Dans le texte suivant, Alberto Areco,
président de la Fédération nationale des paysans du
Paraguay (FNCP) et Belarmino Balbuena, secrétaire général
du Mouvement paysan paraguayen (MCP) sexpriment sur le Marché
commun du Sud (Mercosur), sur la réforme agraire, lorganisation
paysanne ainsi que sur les relations du mouvement paysan avec les centrales
syndicales.Ces dirigeants paysans paraguayens ont assisté au IIIe
congrès du Mouvement des sans-terre du Brésil, réalisé
à Brasilia du 24 au 27 juillet 1995, où ils ont exposé
leurs points de vue sur la problématique agraire au Paraguay.
Texte paru dans le Bolet’n campesino-ind’gena de intercambio informativo du 31 août 1995 (organe officiel de la Coordination latino-américaine des organisations paysannes, Quito, Equateur).Une intégration sans solidarité
Le Marché commun du Sud, Mercosur, a été fondé le 26 mars 1991 par lArgentine, le Brésil, le Paraguay et lUruguay. Lobjectif était dopérer lintégration économique et la libre circulation des marchandises entre ces pays. Mercosur est appelé à exercer un puissant impact sur le Paraguay dont léconomie reste faible par rapport à celle de ses voisins.
Léconomie paraguayenne est totalement archaïque, sans technologie ni infrastructure. Aussi, les plus favorisés seront-ils les grands éleveurs ou agro-exportateurs, soulignent les di-rigeants paysans.
Mercosur va également nous porter préjudice comme pays. Regardez le Brésil qui produit mieux et en plus grande quantité car il dispose de machines. Notre produit intérieur va baisser comme jamais car on ne peut entrer en concurrence tant quon travaille avec des houes et des machettes. Le Paraguay va devenir un marché où les Argentins, les Uruguayens, les Brésiliens, les grands industriels viendront faire leurs échanges de produits, tandis que le Paraguay deviendra un simple pont entre le Brésil et lArgentine.
Mercosur constitue une menace pour la souveraineté, il ne considère en rien la solidarité ; il ne se base que sur lintégration économique. Cest pourquoi, avec les organisations paysannes et rurales du Cône Sud, après avoir discuté, analysé et même réalisé un séminaire, nous avons résolu de faire nôtre lintégration de manière à ce quelle tienne compte de la solidarité, de la souveraineté ainsi que de lautodétermination des peuples, ajoutent Areco et Balbuena.
Des actions sporadiques
Au Paraguay, les transnationales sont arrivées dans les campagnes et se sont consacrées à la culture extensive du coton et du soja. La terre est concentrée entre peu de mains : on estime que 2 % des propriétaires occupent 65 % des terres paraguayennes. La dictature dAlfredo Stroessner qui a gouverné le pays de 1954 à 1989, de même que les gouvernements qui lui ont succédé (celui du général Andrés Rodriguez et lactuel de Juan Carlos Wasmosy) nont prêté que peu dattention à la réforme agraire.
Les actions du gouvernement, de même que celles des institutions responsables de la réforme agraire, sont tout à fait sporadiques et au service des partis traditionnels. Il arrive parfois que le don de médicaments fait aux gens soit utilisé à des fins de propagande, comme ce fut le cas pour cette commission dirigée par le général Lino Oviedo, commandant en chef de larmée, qui reste en service actif. Nous avons le devoir de dénoncer de tels agissements où lon utilise les besoins les plus urgents des populations. Celles-ci qui habitent souvent en pleine forêt, sont obligées, du fait de leur isolement, à recourir à ce genre de moyens. Nos amis paysans désapprouvent et rejettent ces procédés : ici ou là, nous tâchons de les en avertir ; ailleurs, nous ny arrivons pas.
Ces derniers temps, les gouvernements ne nous parlent plus de réforme agraire mais de développement rural et, précisément, ils mettent en oeuvre une politique de fonds dinvestissements sociaux, que nous appelons politique pour éteindre lincendie, et ceci pas seulement au Paraguay. A notre avis, ces politiques vont se heurter à court terme à un problème plus grand parce que la situation de misère ne se contrôle pas au moyen de mesures conjoncturelles, sachant bien que la situation actuelle est une conséquence structurelle. Ainsi, les parlementaires ne posent pas la question agraire comme une question de fond mais seulement pour leurs intérêts électoraux.
La mobilisation porte ses fruits
Grâce à la mobilisation de mars 1994, nous avons obtenu pour la première fois que le gouvernement reconnaisse les organisations paysannes comme de véritables interlocutrices. Nos propres interventions et notre participation nous ont encouragés à la conquête de la terre. Nous avons procédé à des occupations massives de grandes propriétés ; aujourdhui nous avons des occupations de terres un peu partout, police et commandos armés se livrent encore à une persécution permanente. Nos compagnons paysans sont conscients : quand ils acquièrent une terre, ils y installent leur petite administration, leur autogestion. Dans les campagnes, il ny a pas dautre manière de survivre. On se bat pour construire des chemins, des écoles et tout le reste : on est toujours en lutte.
La réforme agraire est pour la production
Au Paraguay, pratiquement la majorité des gens ignore ce quest la réforme agraire. Alors, à partir du Bureau de coordination nationale, instance de direction des organisations paysannes du pays, nous avons promu des séminaires et des cours, destinés à faire comprendre à nos compagnons de la base limportance de la réforme agraire.
Aujourdhui, au Parlement, ils sont à nouveau en train de présenter un avant-projet de loi de statut agraire, sans participation des organisations paysannes. Alors nous leur faisons connaître notre point de vue, nos positions. En ce sens, nous aussi, nous voudrions être partie prenante des décisions de lÉtat qui contribuent à faire sortir le pays de cette situation de crise. Nous voulons que change la structure de politique agraire de notre pays, fondée sur lancienne constitution nationale qui nous vient encore de lépoque de la dictature. Nous souhaitons que change la politique de crédit et quelle bénéficie aux paysans ; nous réclamons ladministration de la terre. Nous voulons que change léducation jusquà maintenant élitiste pour quelle devienne accessible à la classe des travailleurs.
Nous entendons la réforme agraire comme une remise de la terre aux paysans pour la production, lassistance technique et linfrastructure. Celle-ci est inséparable dune politique souple de crédits à long terme et à des faibles taux dintérêts. La réforme agraire, cest le développement de la production et le développement du pays, la faculté de créer, de parer au sous-emploi.
Ce qui va contre la réforme agraire, cest la mauvaise distribution de la terre, cest le cas des latifundia1. Notre lutte a pour but dobtenir la terre, élément primordial pour le paysannat, parce quelle est source de travail et, en plus, moyen de subvenir aux besoins dalimentation, vêtement, santé, habitat de nos familles, de tout ce quexige une vie digne.
Le Bureau de coordination nationale
Au Paraguay il existe six organisations paysannes : la Fédération nationale paysanne, le Mouvement paysan paraguayen, la Coordination interdépartementale des sans-terre, lOrganisation de lutte pour la terre, le Mouvement de jeunesse rurale chrétienne, lOrga-nisation paysanne nationale, lUnion nationale paysanne. En plus de celles-ci, il existe plusieurs organisations au niveau des départements et des districts. Limportant est que toutes se réunissent autour dune coordination nationale. Les instances départementales sont autonomes par rapport aux structures nationales. Les départements ont eux aussi un Bureau de coordination départementale, chargé délire un délégué au Bureau de coordination nationale, où siègent les représentants des organisations nationales et où se constitue léquipe dirigeante. Celle-ci nest dailleurs quune instance dunité daction, régie par des règlements internes. Dans le futur, il est certain quon aura besoin dune structure plus solide, plus politisée mais tout cela sobtient peu à peu.
Le Bureau de coordination nationale comprend une plate-forme dunité et daction, il élabore des propositions communes en cas de mobilisation, organise des rencontres et des séminaires communs, et propose des axes de politique agraire commune qui seront confrontés aux projets de la bourgeoisie.
Des différends avec la direction syndicale
La Fédération nationale paysanne (FNC), en conclusion de son second congrès réalisé les 6 et 7 juillet 1995, a décidé de présenter sa demande daffiliation à la Centrale unitaire des travailleurs (CUT). La direction syndicale na pas donné suite. A ce sujet, le président de la FNC, Alberto Areco, fait remarquer que cela est dû au fait quil existe des différends en plusieurs domaines, notamment sur ce que lon pense, de part et dautre, des privatisations et du Mercosur.
Nous paysans, affirme Areco, nous refusons totalement la privatisation ainsi que le modèle du traité de Mercosur, tandis queux, la direction syndicale, trouvent que la privatisation est un fait, quon doit y chercher son avantage et éviter quelle devienne sauvage. Nous en avions énormément parlé à notre coordination. Nous avions constitué une Coordination dorganisations sociales. Nous avons eu un débat idéologique très fort entre environ deux cents et deux cent cinquante délégués paysans et quatre ou cinq cents ouvriers. Des points fondamentaux y avaient été discutés.
Nous avons aussi des différends dans nos manières de négocier. Nous paysans, nous avons notre stratégie de négociation avec le gouvernement, les ouvriers ont la leur. Ils disent par exemple que sur le Mercosur et les privatisations, ont doit négocier. Ces différends, pour le moment, nous maintiennent éloignés les uns des autres, car il est notoire que lorganisation ouvrière est en train de livrer la classe des travailleurs : les dirigeants cherchent à devenir actionnaires, en livrant ou vendant les entreprises, ce qui laissera sans rien la masse des travailleurs. Cependant, les dirigeants font remarquer quils ont maintenu lunité daction avec les centrales ouvrières, ne serait-ce que de manière conjoncturelle.
1. Grande propriété terrienne
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