Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis
le 15 octobre 1994, jour marqué par la joie populaire qui accueillit
le président Jean-Bertrand Aristide à son retour à
Port-au-Prince, après l'intervention des troupes nord-américaines
: ainsi se terminaient trois années d'exil du président
constitutionnel, à Caracas et à Washington, après
le coup d'État sanglant de septembre 1991 qui s'était
soldé officiellement par 5 000 morts. On disait dans les rues
: "l'oeuf est revenu dans le nid de la poule".
Dans les cercles proches du pouvoir, on estime que des progrès
ont été accomplis sur les plans politique et économique.
On évoque principalement le passage sans heurts du pouvoir entre
deux présidents élus et des avancées au niveau
des infrastructures dans le secteur routier et dans celui de la santé.
Ce jugement contraste avec les opinions recueillies, par exemple à
Cité Soleil, le plus grand quartier populaire de Port-au-Prince,
bastion du président. Le 15 octobre 2001, pour la première
fois depuis 1994, la foule en colère criait "À
bas Aristide". Des pancartes à l'effigie du président
sont brûlées au cours d'une manifestation de protestation
contre la brutalité policière. "Nous n'avons pas
voté pour Lavalas (en 1990), résisté au coup d'État,
rendu possibles les événements de 1996 (prise de fonction
du président René Préval) et de 2001 (retour au
pouvoir d'Aristide) pour récolter l'abandon et la mort",
a déclaré un jeune homme.
le peuple pris au piège
Au cours de ces 7 dernières années, la réalité
politique du pays s'est profondément modifiée. Les alliances
d'hier qui avaient porté Aristide au pouvoir et contribué
au retour à l'ordre constitutionnel se sont défaites et
reconstruites, en intégrant les anciens duvalliéristes1,
assimilés à l'extrême droite. Ces derniers se retrouvent
dans le camp de Fanmi Lavalas comme dans celui de la Convergence démocratique,
groupe de 15 partis d'opposition, parmi lesquels les Organisations du
peuple en lutte (OPL).
Au lieu de contribuer à assainir la situation, les différentes
élections législatives et locales organisées dans
le pays depuis plus de 5 ans ont plutôt renforcé le blocage
et la lutte acharnée pour les postes de pouvoir. C'est le cas
des élections législatives et locales de l'année
2000, dont la régularité continue à être
mise en doute. Quinze missions de l'Organisation des États américains
(OEA) n'ont pu réduire les antagonismes.
Analysant la situation actuelle, l'agronome Stephen Phelps, qui travaille
depuis 15 ans à la construction d'organisations paysannes et
de jeunesse, ne cache pas son amertume. "Le peuple est pris
au piège entre la communauté internationale et ses marionnettes
locales", estime-t-il. Phelps ne fait aucune différence
entre "les populistes au pouvoir" et Convergence démocratique.
Il critique l'absence de projet, d'un côté comme de l'autre.
Il qualifie toute la classe politique de "véritablement
immorale". "Il est honteux de voir qu'il y a une constante
entre l'époque du coup d'État et la période actuelle
: les émissaires étrangers continuent à arriver
à Port-au-Prince pour donner des ordres. Les noms ont changé,
mais la relation avec la communauté internationale n'a pas changé".
Quant à l'attitude spécifique des détenteurs du
pouvoir, Stephen Phelps croit que ceux-ci "profitent"
de la crise. Ils utilisent "le prétexte du gel de l'aide
internationale (500 millions de dollars) pour légitimer leur
inertie". Autrement, "le pouvoir serait contraint de
mettre en 'uvre des programmes pour améliorer les conditions
de vie de la population".
Situation catastrophique, corruption et gaspillage
Le cadre politique actuel a favorisé en fait l'inaction du pouvoir
devant les revendications populaires insatisfaites sur le plan socio-économique.
Les réussites sont peu nombreuses : quelques routes, quelques
écoles pauvrement équipées, un programme de réforme
agraire qui laisse les paysans insatisfaits.
L'Association des Organisations populaires autonomes, une plate-forme
de 5 organisations paysannes, ouvrières et de jeunesse, et l'UNNOH
(Union nationale des normaliens haïtiens), notent une accélération
du programme d'ajustement structurel depuis le 15 octobre 1994. Selon
ces organisations, "la vente des biens de l'État" (allusion
à la privatisation de plusieurs entreprises publiques) a accru
le chômage (de plus de 60 %), "alors que le plan de mort
appliqué par les autorités au bénéfice des
grandes banques impérialistes augmente l'inflation". Sans
parler de l'augmentation de la pression fiscale. Selon les chiffres
de septembre, on évalue l'inflation annuelle à 16 %.
Les législatures successives ont ratifié un ensemble de
lois, parmi lesquelles celle de la retraite anticipée dans l'administration
publique et celle du nouveau code d'investissements, destinées
à "faciliter l'intégration d'Haïti à
la mondialisation économique", précise l'agronome
Phelps. Et il ajoute que, malgré le discours sur la réforme
agraire, Haïti importe chaque année 100 000 tonnes de riz
des États-Unis, ce qui en fait le troisième pays consommateur
de riz nord-américain.
Plus de la moitié des produits consommés à Haïti
sont importés. La décélération d'une croissance
déjà très faible, à peine 1,5 %, contribue
à la chute effrénée de la gourde (monnaie nationale),
qui aujourd'hui s'échange à 26 pour 1, une différence
de 10 gourdes par rapport à 1994.
Le peu de choses positives que l'on peut trouver en faveur du pouvoir
Lavalas a tendance à pâlir face à des administrations
centrales et locales gangrenées par une corruption qui alimente
les disputes intestines au sein du parti d'Aristide. Presque toutes
les semaines, un nouveau scandale : 1 700 000 dollars pour acheter une
nouvelle résidence au chef du gouvernement, 1 200 000 pour offrir
une maison à l'ancien président Préval et des détournements
de plusieurs millions de dollars, par exemple à la Chambre des
députés et à la mairie de la capitale, pour ne
citer que les cas les plus diffusés par les médias.
Fin septembre, à l'occasion d'une manifestation sur la place
du Champ de mars, principale place publique de la capitale, la Coordination
haïtienne de la Marche mondiale des femmes, qui regroupe 53 organisations
de femmes des 9 départements du pays, a dénoncé
cette situation. "Quelle gifle plus grande pouvons-nous recevoir
de la part du gouvernement !", commente la Coordination, quand,
malgré les besoins insatisfaits en matière d'alimentation,
d'éducation et de santé, "on dépense des
millions de dollars américains" dans l'achat d'immeubles,
de véhicules pour les autorités et les élus de
Lavalas, et dans le financement aux États-Unis du lobbying en
faveur du gouvernement d'Haïti.
Les chiffres publiés récemment par le département
nord-américain de la justice font état de plus de 3 271
000 dollars dépensés par le gouvernement haïtien
pour ce lobbying pendant la période 1997-2000. Le premier prix,
plus de 2 650 000 dollars, revient à l'avocat des "affaires
américaines", Ira Kurzban.
Le royaume de l'impunité
Au vu de la situation, les organisations de femmes déclarent
comprendre pourquoi elles ne peuvent obtenir justice des viols systématiques
qu'elles ont subis pendant la période du coup d'État.
Elles persistent à réclamer l'installation d'un tribunal
spécial pour ouvrir une enquête sur ces centaines de cas
de viols.
Globalement, pour ce qui est des droits humains, la Plateforme des Organismes
haïtiens de défense des droits humains et Amnesty International
révèlent une dégradation de la situation, contrairement
à ce qui avait été observé immédiatement
après le retour à l'ordre constitutionnel.
De nombreuses victimes du coup d'État attendent encore que justice
soit faite, soulignent les organisations. Elles insistent sur les faiblesses
chroniques du système judiciaire soumis, tout comme la police,
à de constantes pressions politiques. Amnesty parle de graves
menaces aux libertés fondamentales. Des soupçons pèsent
sur des personnes proches du pouvoir dans des cas d'assassinats récents,
comme celui d'un journaliste renommé, Jean Dominique, en avril
2000.
Ces mêmes groupes considèrent comme un "cas exceptionnel"
le fait qu'en avril 2000 ait eu lieu le procès du massacre de
Raboteau, quartier populaire de la ville de Gonaïves, à
170 km au nord de Port-au-Prince. 53 accusés furent condamnés,
parmi lesquels 33 par contumace, pour l'assassinat de plusieurs dizaines
de personnes à Raboteau, en avril 1994. Le déroulement
de ce procès prouve que, si elles en avaient eu la volonté,
les autorités auraient pu mener à bien beaucoup d'autres
procédures.
La situation générale du pays représente un défi
énorme pour ce qui reste des mouvements sociaux haïtiens
: ceux-ci ne cessent d'appeler à "l'unité des
forces progressistes" en vue d'une "alternative conséquente"
au pouvoir Lavalas et aux autres partis traditionnels. Un travail rendu
encore plus difficile, comme le reconnaissent l'Association des organisations
populaires autonomes et l'UNNOH, par le désengagement d'un bon
nombre d'organisations populaires,.
Traduction DIAL.
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