« Je vais lutter jusqu'à la fin, je ne suis pas à
la recherche d'un emploi, je ne veux pas d'argent, je veux ma terre.
Je ne sais pas travailler pour Endesa [l'entreprise responsable du projet
de construction d'une série de centrales hydro-électriques
sur le río Bío-Bío], je sais travailler dans ma
culture. Sur ma terre, je comprends tout. C'est pour cela que je ne
veux pas quitter ma terre, et je ne la quitterai pas. »
- Que va t-il se passer maintenant ?
« Que peut-il arriver ? Ils étaient tous « endesés
», dit-elle, en montrant son entourage, et maintenant ils sont
tous réunis ici, avec moi, alors qu'avant, ils ne me voyaient
pas d'un bon 'il. »
- Vous pensez qu'il va y avoir une résistance beaucoup plus forte
?
« C'est ce que nous voulons, une résistance beaucoup
plus forte. Ne plus laisser travailler Endesa.Qu'ils
ne puissent plus passer et qu'ils ne travaillent plus. Moi, je ne vais
pas quitter ma terre. Et ce n'est pas Endesa qui me fera partir. Je
partirai seulement si mon cha-chao [le dieu père], qui m'a fait
venir au monde, le demande. J'ai seulement confiance en mon cha-chao.
Jusqu'à la fin, je dirai « non au barrage » et «
Ralco ne doit pas se faire ». »
Ce sont les paroles de Nicolasa Quintremán, qui, avec une fermeté
égale, mais avec la voix un tant soit peu brisée par la
fatigue, répète ce « No a Ralco » depuis qu'Endesa
est arrivée sur ses terres avec l'intention de construire une
centrale hydro-électrique. Décision irrévocable
' la sienne, celle de sa s'ur Berta, et de cinq autres Pehuenche [les
Pehuenche sont un des peuples du pays, comme les Mapuche et les Huiliche]
qui ont refusé de permuter leurs terres ' et qui ont demandé
le soutien d'autres organisations mapuches, qui sont venues se mettre
à la disposition des Pehuenche dans cette lutte qui redouble
avec l'acheminement des générateurs, pièce centrale
du barrage, et marque la dernière étape de sa construction.
Si la décision de la Cour suprême autorise Endesa à
construire le mur du barrage, elle a aussi établi que, si les
dernières familles ne 'permutent' pas leurs terres, elle ne pourra
pas les inonder. L'entreprise peut donc construire un grand mur, mais
avec un bas niveau des eaux. C'est ce qui préoccupe Endesa aujourd'hui,
et l'a poussée à faire appel. Mais sachant que le chemin
légal est très long, l'entreprise songerait à augmenter
les sommes offertes aux familles, s'agissant cette fois non plus de
millions de pesos [un dollar vaut environ 660 pesos chiliens], mais
de millions de dollars. Question qui, pour des femmes comme Berta et
Nicolasa Quintremán, n'a pas grande importance. De fait, la construction
de la centrale est déjà en soi illégale, puisqu'elle
est réalisée dans une zone déclarée de «
protection ethnique », ce qui suppose que le projet, pour pouvoir
commencer, devait obtenir l'accord de la totalité des habitants
et de la Corporation nationale de développement indigène
(CONADI). Le gouvernement, par l'intermédiaire de cette dernière,
a déjà enfreint la loi en autorisant les permutations
' qui contenaient déjà des irrégularités
', en dépit du fait que tous les habitants n'étaient pas
d'accord. La résolution de la Cour, si elle n'est pas en tous
points favorable, redonne de l'espoir aux familles et ralentit la construction
du barrage. La centrale devait à l'origine entrer en fonctionnement
en 2005, mais Endesa avait avancé l'échéance, la
fixant pour 2002 ; il est probable maintenant que cette échéance
ne pourra pas être respectée.
Politique gouvernementale
Dans le conflit de Ralco, apparaît dans toute sa réalité
la politique gouvernementale ' de tous les gouvernements de la
Concertation [actuellement au pouvoir] ' face au conflit mapuche
: une apparence de dialogue avec mise à disposition d'un
certain nombre de moyens, mais en ayant plus tendance à diviser
qu'à trouver des solutions ; et lorsque cette première
politique échoue, la main se fait plus dure, déclenchant
une répression féroce. Et c'est à cette étape
que se trouve aujourd'hui le conflit : la division a été
semée autant que possible, les dégâts réalisés
par Endesa et l'État au sein de ces communautés
sont évidents, mais ils n'ont pu abattre la décision
résolue d'un groupe de Pehuenche, en majorité des
femmes, qui a résisté à une forte répression,
imposant en permanence surveillance et harcèlement. El Siglo
a voulu monter à Ralco, pour voir de près ce problème
(')
La répression
Les journalistes présents eurent droit à une visite des
maisons qui subirent des dégâts lors de la répression
du mardi 5 mars car les versions diffusées par la presse et la
télévision sont en effet à l'opposé
de ce que racontent les gens concernés ' ce qui explique
sans doute la méfiance vis-à-vis de la presse. Vitres
brisées, portes arrachées, une camionnette mise hors d'usage,
sont les signes des violations de domicile féroces dont souffrirent
les Pehuenche. Des 55 détenus, ont-ils signalé, moins
de 10 ont été détenus durant l'occupation
du chemin (pour empêcher le passage du générateur),
les autres furent arrachés par la force à leurs maisons
ou aux campements de travailleurs ' « qui n'ont rien
à voir ». Le lonco ' dirigeant ' Antolín
Curriao nous fit un récit semblable : « Ce qui s'est
passé, c'est que les carabiniers sont venus dans les maisons.
Regardez comment ils m'ont arraché la porte. Ils ont pris
les gens dans leurs maisons et, sans blague, ils nous ont traité
comme des chiens. Nous nous opposons à cela, parce que les carabiniers
ont franchement abusé, parce que nous étions pleinement
dans notre droit. Ici, ils ont pris la mère, et traînèrent
une grand-mère qui a plus de 90 ans ' raconte le lonco
en montrant leur maison qui sent encore le gaz lacrymogène. Dans
la partie Malla, où nous étions, ils ont laissé
deux enfants seuls : ils ont arrêté le père, la
mère et le grand-père, qui vient de revenir, blessé
au bras par les balles de caoutchouc. Je trouve que c'est trop
injuste », dit-il en terminant. Suite à cette détention,
le gouvernement a essayé de lier à nouveau les mobilisations
pehuenches à une soi-disant « infiltration » externe,
à niveau international, avec l'expulsion du journaliste
Marc Serra, deuxième étranger expulsé par l'État
chilien dans ce conflit. Il a aussi utilisé comme argument que
plus de la moitié des détenus n'était pas
pehuenche, se fondant sur les noms de famille, ce qui n'a pas
grand sens si l'on considère que la détention était
faite sans discrimination car elle a même touché des travailleurs
d'entreprises de sous-traitance d'Endesa. De plus, tous
les Pehuenche n'ont pas un nom de famille indigène pour
des raisons de métissage ou historiques. En tout cas, l'intention
évidente du gouvernement est de minimiser les enjeux du conflit,
montrant qu'il n'existe pas de motifs réels à
l'opposition déterminante des Mapuche-Pehuenche à
la centrale Ralco, et que les opposants viennent de l'étranger.
L'élasticité de la légalité
Le processus d'approbation de la centrale hydraulique Ralco se
réduit à un séminaire sur le respect dû à
l'État de droit ' concept que reprennent quotidiennement
les membres du gouvernement, y compris le président Ricardo Lagos.
Pour l'approbation du projet, la directrice de la Corporation
nationale de l'environnement (CONAMA) en 1996, Vivianne Blanchot,
a cédé à la pression du Segpres [secrétariat
général de la présidence] et a permis à
Endesa de présenter un addendum au vu des erreurs de son étude
d'impact sur l'environnement, alors qu'elle réclamait
de plus grandes exigences environnementales pour le projet. Le directeur
de la CONADI, Mauricio Huenchulaf, fut congédié pour son
opposition à la construction de Ralco. Par suite, les conseillers
qui représentaient le gouvernement au sein de la CONADI, Cristián
Vives et Milene Valenzuela, furent eux aussi destitués pour leur
opposition à la centrale. Pour remplacer Huenchulaf, Domingo
Namuncura fut désigné comme nouveau directeur de la CONADI.
Il devait étudier et approuver les demandes de permutation. Pour
ce faire, il chargea de l'étude une équipe juridique
externe, avec à sa tête un ex-ministre de Aylwin [premier
président de la République chilienne, après la
fin du régime militaire (1989-1994)], l'avocat René
Abeliuk. Le rapport, jamais diffusé, établissait, par
des documents audiovisuels, que 64 des contrats passés en revue
auraient été obtenus par des manipulations et des tromperies,
ce qui signifiait que les demandes de permutations présentées
à la CONADI n'étaient pas conformes au droit et
qu'elles devaient être refusées au vu de leur illégalité.
Le même Domingo Namuncura signala dans une entrevue au Mercurio
[principal journal chilien par ses ventes et son influence] que dans
les videos réalisées « on sent le degré de
résignation des Pehuenche, chez qui domine l'idée
que l'entreprise leur a déclaré, en leur montrant
l'autorisation de la CONAMA pour construire le barrage, que le
projet avait déjà été approuvé par
le gouvernement. Ils ne leur ont pas dit que leur volonté comptait
et que la CONADI devait aussi l'approuver». Par la suite,
Namuncura fut lui aussi destitué. En septembre 1998, il fut remplacé
par le socialiste Rodrigo González, qui en février 1999
avait déjà approuvé la majorité des permutations,
celles-là mêmes que le rapport d'Abeliuk avait qualifiées
d'illégales. En mars 2000, Frei, dans le dernier souffle
de son gouvernement, fit pression sur le Contrôleur général
de la République [organisme chargé de contrôler
les autres institutions et de veiller à la conformité
de leurs décisions à l'ordre juridique], Arturo
Aylwin, pour qu'il approuve le décret de concession électrique
dans le cas Ralco, négligeant la Loi indigène. Et ce n'est
qu'une partie des faits. On ne parle pas de l'argent public
utilisé pour assurer la sécurité des installations
d'Endesa dans le haut Bío-Bío, ni du déploiement
récent d'effectifs policiers pour protéger le convoi
qui transporte le générateur. (')
Libérer Ralco de Ralco
La répression dans le haut Bío- Bío, et la réaction
postérieure du sous-secrétaire à l'intérieur
déclarant que les indigènes mobilisés dans la lutte
sont un groupe de lâches, a créé une forte réaction
dans le peuple mapuche. Des manifestations de protestations eurent immédiatement
lieu et de nouvelles mobilisations sont en préparation. «
Les derniers événements violents qui se sont produits
contre nos communautés à Ralco, la politique des organes
de presse, man'uvrés par des groupes d'entrepreneurs,
cherchant ouvertement à discréditer notre mouvement mapuche,
l'application injuste de la loi antiterroriste, les dires de membres
du gouvernement traitant notre peuple de lâche, ne peuvent continuer
à être admis impunément. » C'est
un extrait du communiqué que firent les organisations mapuches
de Santiago lors d'une manifestation convoquée le 12 mars
dernier. Un demi-millier de personnes marchèrent depuis le siège
de la CUT [Centrale unitaire des travailleurs] jusqu'au Cerro
Huelén, en soutien à la lutte qui a lieu dans le haut
Bío-Bío. Une fois arrivés sur les pentes du cerro,
entourés d'une surveillance policière asphyxiante,
les dirigeants de l'organisation mapuche Weli Witxran Mapu de
Santiago prirent la parole et une représentante des Mapuche de
Ralco fit le récit de la répression brutale dont ils furent
victimes. La mobilisation vint s'ajouter à toute une série
d'actions de protestation qui se développent à différents
endroits du pays. Toujours dans la capitale, une autre action de dénonciation
interrompit la tranquillité officielle de la cérémonie
de commémoration de la Journée internationale de la femme
réalisée Place de la Constitution le 9 mars dernier. Alors
que la ministre Delpiano prononçait son discours, une femme mapuche
fit irruption criant tout en se débattant contre les forces de
sécurité : « le gouvernement massacre la femme pehuenche
durant la Journée de la femme ». Ricardo Lagos, visiblement
mécontent chercha à reprendre le contrôle de la
cérémonie officielle, mais les Mapuche répondirent
fermement à la violence de l'État.
Dans la IXème Région aussi [le Chili est composé
de 12 régions, numérotées du Nord au Sud, auxquelles
vient s'ajouter la Région métropolitaine, autour
de Santiago la capitale], il y eut des mobilisations. Diverses organisations
indigènes, parmi lesquelles Ad Mapu et le Consejo de todas las
tierras [le Conseil de toutes les terres], firent irruption dans l'Intendance
[administration régionale] pour exiger des explications au sujet
de la répression à Ralco et des paroles du « subtil
» sous-secrétaire d'État à l'intérieur.
Sans recevoir de réponse et en une réaction inusitée,
ils furent violemment délogés par la police. À
Temuco aussi, des femmes mapuches essayèrent de s'emparer
de la cathédrale alors que se célébrait le 8 mars.
À Ralco, pendant ce temps, 1es délégations de différents
groupes mapuches venus principalement de Temuco, affirmèrent
leur solidarité avec les Pehuenche qui résistent à
la construction du barrage, et d'autres groupes venant apporter
leur soutien sont attendus. La décision était prise :
s'opposer par tous les moyens possibles au passage du second générateur
dont a besoin le mégaprojet. Mais ces mobilisations, qui ont
commencé presque comme des réactions spontanées
d'indignation face à la position du gouvernement à
Ralco, s'organisent peu à peu. Le secrétaire général
de Ad Mapu, Domingo Marileo, en association avec d'autres dirigeants
mapuches, a annoncé la mise en marche d'un plan de mobilisations
à partir du 15 mars, qui touchera l'ensemble du pays. Ce
plan cherche à empêcher la construction de la centrale
hydro-électrique, en associant dans la lutte non seulement le
peuple mapuche, mais aussi « tous les secteurs progressistes
et démocratiques du pays parce qu'ici, on menace de détruire
une réserve écologique et culturelle nationale au profit
des grands capitaux transnationaux, qui sont les seuls à profiter
du projet », ont-ils déclaré.
Traduction Dial.
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