L'occupation de grands domaines crée un climat de tension entre paysans
et propriétaires terriens. Les premiers justifient leur action
par la faim ; les seconds la jugent illégale et exigent des mesures
de la part des autorités pour que soit respectée la propriété
privée. En revanche, les uns et les autres s'entendent pour dire
que le gouvernement doit intervenir avant que la situation empire et
débouche sur un affrontement aux conséquences tragiques.
Plusieurs organisations paysannes ayant menacé de faire passer
de plus de 20 à une centaine le nombre de propriétés
occupées avant la fin de l'année, les propriétaires
ont rétorqué en affirmant qu'ils défendraient leurs
terres avec tous les moyens à leur disposition.
Divers domaines ont été occupés la semaine passée.
Humberto Preti, de la Chambre d'agriculture, a déclaré
à ce sujet : « Le problème est qu'en permettant
de tels actes, on met en jeu l'État de droit et qu'il n'y a aucune
sécurité juridique ; du coup, personne n'investit ».
Le représentant du secteur agricole auprès de l'OIT a
ajouté : « Si l'on continue dans cette voie, il est
clair que le système agraire va s'effondrer, et que le peu qui
reste de l'agriculture va cesser de produire des revenus et des emplois
au pays. », « Ce qui est inquiétant, a précisé
M. Preti, c'est que cette situation peut se transformer en une bombe
sociale, parce qu'il n'y a que deux possibilités : ou bien l'investissement
quittera le pays, ou bien ceux qui ne pourront partir se défendront
comme ils pourront, et nous aurons alors un affrontement, parce que
nous sommes exactement dans la même situation que celle que nous
avons connue dans la dernière phase du conflit armé.
»
L'autre son de cloche
Selon Samuel Reyes, de l'association Mayas sin Tierra, si les paysans
envahissent les propriétés, c'est parce qu'ils se sentent
abandonnés ; « face à un soulèvement
général, peut-être que le gouvernement s'occupera
d'eux », a-t-il expliqué. Ces déclarations
montrent bien que le monde indigène et paysan est à bout,
et que beaucoup de ceux qui occupent les terres disent préférer
mourir en luttant plutôt que mourir de faim, et qu'ils n'ont pas
peur d'une autre guerre. « Si les conditions de vie des travailleurs
étaient correctes, on n'aurait pas besoin de se battre. On ne
bougera pas d'ici, on obtiendra un soutien national et international,
et les zapatistes ont dit qu'ils peuvent nous aider », a
affirmé un des colons installés sur le domaine de San
Luis, Malacatán, San Marcos. « Est-ce que le Guatemala
se prépare à une autre guerre civile ? Les groupes paysans
sont déjà constitués ; beaucoup se rappellent dans
quelles circonstances certains de leurs proches ont perdu la vie, mais
tous espèrent que le gouvernement fera quelque chose pour éviter
que l'on en vienne à une telle extrémité »,
a indiqué Reinaldo González, de la Coordination nationale
syndicale et populaire (CNSP).
Les occupants et les propriétaires s'entendent sur un point :
dans les accords de paix signés par le gouvernement en 1996,
l'État s'est engagé à régler le problème
agraire. Mais, la solution se faisant attendre, ils exigent que l'on
trouve dès que possible un remède pour débloquer
la situation. À cet égard, M. Preti est convaincu que
les politiques suivies par le gouvernement, défavorables aux
entreprises, sont à l'origine de ce problème et ont facilité
l'effondrement de l'économie.
Propriété privée
À maintes reprises, la Chambre d'agriculture a exprimé
sa position sur le sujet, disant clairement que ce que font les paysans
n'est ni plus ni moins qu'un acte d'usurpation à classer au rang
des délits. Aux dires de Carlos Nájera, directeur général
de l'Union agricole de Huleros, les occupations de plantations de caoutchouc
se sont multipliées ces dernières semaines. Selon lui,
le gouvernement devrait prêter davantage attention à ce
problème. Devant tant d'indifférence, l'Union compte lancer
un appel officiel à la communauté internationale pour
qu'elle intervienne parce que « ces actes perpétrés
par les paysans vont nous faire revenir en arrière, au moment
où la guerre a éclaté ».
Domaines à problèmes
Plusieurs domaines sont actuellement occupés. Cinq d'entre eux
se trouvent à Izabal, d'autres à Alta Verapaz, Quiché,
Retalhuleu, Suchitepéquez et San Marcos. L'exploitation de San
Luis, située à El Carmen frontera, Malacatán, San
Marcos, fait partie de celles dont on a entendu le plus parler ces derniers
jours. Elle a été occupée pour la deuxième
fois le 26 février. À cette occasion, les esprits se sont
échauffés, et des troubles s'en sont suivis. D'après
la version des propriétaires, les paysans, munis d'armes de gros
calibre, se sont emparés du centre du domaine et ont fait des
dégâts dans les bureaux et la maison de maître ;
de même, ils auraient blessé et retenu en otage le chef
de la sécurité de l'immeuble. Les paysans affirment avoir
agi de manière pacifique. Mille cinq cents colons en possession
d'un mégaphone, armés de bâtons et de machettes,
ont réussi à occuper la propriété. Selon
un des paysans, à la vue d'un si grand nombre d'indigènes,
les gardes ont pris peur et ont commencé à tirer, raison
pour laquelle il a fallu les neutraliser et les désarmer. Les
paysans affirment avoir trouvé différentes armes : grenades
à fragmentation, fusils AK47 et calibre 12, balles explosives
et autres munitions. Ils ont indiqué que cet arsenal serait restitué
lorsqu'un accord aurait été conclu. Lors d'une visite
effectuée sur place, on a pu constater que les paysans se maintiennent
sur leurs positions, qu'ils abandonneront, disent-ils, uniquement lorsque
leurs exigences auront été satisfaites. On a pu également
observer que la maison de maître n'avait pas été
endommagée, pas plus que les autres installations du domaine.
Les mêmes arguments
Dans d'autres domaines occupés que l'on a visités, les
arguments avancés par les paysans pour justifier leur geste sont
les mêmes : faim, dénuement, manque de travail, conditions
inhumaines. Ce n'est là qu'une partie des motifs donnés
par les indigènes, pour qui l'appropriation de grandes propriétés
constitue un moyen de pression. Il s'y ajoute le fait que, selon les
occupants, ces terres leur appartiennent, à eux ou à leur
famille, étant donné que beaucoup disent y être
nés et détenir d'anciens titres de propriété.
De manière générale, lorsqu'ils se sont emparés
d'une propriété, ils s'organisent de telle manière
que les uns peuvent sortir travailler pendant que les autres gardent
les lieux et s'occupent des femmes et des enfants. Même ainsi,
il n'est pas facile de trouver du travail car les responsables des domaines
occupés communiquent avec leurs voisins pour leur recommander
de ne pas engager les paysans en révolte. Un grand nombre d'
« envahisseurs » sont des enfants qui accompagnent leurs
parents. Confinés comme ils le sont, ces enfants ne peuvent aller
à l'école, et manquent de nourriture, de médicaments
et même, souvent, d'eau potable.
Quel soutien ?
En règle générale, ces groupes de paysans bénéficient
du soutien d'organisations syndicales et populaires. De l'avis de la
Chambre d'agriculture, les paysans qui envahissent des terres sont souvent
manipulés par des chefs syndicaux ou religieux. Ces derniers
en attendent des avantages économiques ou une plus grande popularité.
Quant à elle, la CNSP, autrefois UASP, répète que
la seule chose qui unit ses membres à ces paysans est la solidarité
car, dans leur majorité, les occupants appartiennent ou ont appartenu
au syndicat des travailleurs des domaines en cause. La CNSP ne se limite
pas, en signe de solidarité, à émettre des communiqués,
mais elle se rend sur les lieux pour donner aux paysans plus ou moins
des conseils « juridiques et techniques ». Autrement dit,
elle leur enseigne comment agir pour ne pas s'attirer de problèmes
supplémentaires. Les paysans ne reçoivent pas d'autre
appui en dehors des organisations citées. Témoin l'organisation
Mayas sin Tierra qui, depuis le 15 septembre dernier, lutte pour une
« parcelle de terre » le long de la route de Puerto de Champerico
à Retalhuleu. Elle assure que, pendant tout ce temps, elle n'a
eu aucun contact avec des fonctionnaires du gouvernement susceptibles
de trouver une solution.
Explication de la situation
Selon les indigènes, ces mesures de pression n'ont pas porté
les fruits escomptés, puisque leurs exigences restent sans réponse.
La question est donc de savoir pourquoi de telles pratiques se poursuivent.
Selon les employeurs, c'est parce qu'elles constituent un moyen de s'enrichir
pour quelques-uns, qui profitent du manque d'éducation des indigènes
pour les pousser à commettre des actes délictueux. Pour
leur part, les paysans assurent qu'ils agissent de cette façon
simplement poussés par le besoin et par la faim.
Exigences
Dans cette lutte pour la terre, paysans et propriétaires ont
des positions différentes mais concordent pour demander des solutions
au gouvernement.
- Ils demandent que les autorités respectent les Accords de paix.
Ils exigent également un plan économique et de travail
qui soit supportable pour les paysans.
- Ils veulent que les crédits qui seront obtenus à la
suite du déplacement à Washington soient investis conformément
à ce qui a été promis.
- Ils veulent que l'on respecte les décisions prises au sein
du Groupe consultatif.
- Ils demandent l'achat, pour les paysans, de domaines cultivables.
- Enfin, ils exigent la création d'une commission de haut niveau
composée de représentants des parties suivantes : gouvernement,
employeurs, Minugua (Mission des Nations unies pour le Guatemala), communauté
agraire de San Marcos, Coordination nationale syndicale et populaire,
et paysans en conflit.
Traduction Dial.
En cas de reproduction mentionnez la source Dial.