Andrée Pierre est toujours arrivée à
survivre. Elle repasse, fait le ménage dans des bureaux et vend
des bougies et du lait en boite dans le centre de Port-au-Prince, pendant
que sa fille lave de temps en temps le linge d'un voisin fortuné.
Sa petite famille, qui inclut sa petite-fille, reçoit également
de l'aide de parents qui vivent à l'étranger : un mois,
la moitié d'un sac de riz et le mois suivant un colis avec des
pantalons usagés ou des bougies à vendre, parfois 50 dollars
quand les temps sont bons. Presque personne à Haïti n'atteint
63 ans, âge bien supérieur à l'espérance
de vie moyenne, et en ce moment où les choses vont plus mal que
jamais, Pierre n'est pas sûre d'atteindre ses 64 ans. " Actuellement,
je ne prends qu'un peu de café, et je mange un peu de pain ",
dit-elle, lors d'une sombre après-midi où de lourds nuages
de pluie menaçaient la ville. " Certains jours, si je n'ai
pas vendu assez de bougies, je ne mange même pas ça.
L'année dernière, le président Aristide prêta
serment en assurant que " l'année 2001 serait une
très bonne année ". Mais en fait l'inflation
atteint presque les 9,5 %, la monnaie haïtienne a perdu 21 % de
sa valeur et le PIB, qui avait pris 1 % en 2000, est tombé d'environ
1 % l'année dernière. La production agricole a diminué
également, les chaînes de montage ont licencié des
travailleurs (qui gagnaient 1,5 dollar par jour), et les exportations
de mangues et de café se sont effondrées. " Nous
espérons toujours que les choses vont s'améliorer,
puisque Aristide nous a fait de si belles promesses, mais on ne voit
toujours rien venir ", a-t-elle ajouté.
Les trois femmes partagent une petite chambre obscure, qu'elles
louent 250 dollars par an. Elles cuisinent au charbon dans le couloir
et utilisent des toilettes communes. Cependant, avec un toit sur la
tête, et une garderie pour la petite fille de Pierre, elles figurent
parmi les personnes qui ont le plus de chance dans ce pays de 7,5 millions
d'habitants. " L'argent que je gagne ne nous permet
pas de vivre. Ce qui nous permet de subsister, c'est ce qu'on
nous envoie de l'étranger " nous a-t-elle expliqué.
Sans cette aide envoyée par les deux millions d'Haïtiens
qui vivent à l'étranger et estimée à
près de 600 millions de dollars annuels, de nombreux habitants
de l'île ne pourraient pas survivre. Le chômage atteint
les 70 %, et 75 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
Haïti occupe le 134ème rang sur les 162 pays de la liste
du Développement humain du Programme des Nations unies pour le
développement. Selon une étude de l'Agence pour
le développement international des Etats-Unis (USAID), les familles
consacrent aujourd'hui 73 % de leurs revenus à l'alimentation,
au lieu de 52 % au début des années 90. " Cela signifie
qu'il ne reste rien pour assurer le logement, l'école
ou la santé " a déclaré l'économiste
Camille Chalmers, directrice de la Plate-forme haïtienne de lutte
pour un développement alternatif (PAPDA). Les problèmes
d'Haïti ont de nombreuses causes, la principale étant
l'application radicale de politiques économiques néolibérales
décidée par Aristide lors de la réinstallation
de son premier gouvernement (94-95) après le régime militaire
(91-94.) Son successeur et ami René Préval (96-01) membre
du parti Famille Lavalas a maintenu ces politiques, et dans les huit
dernières années on a assisté ainsi à une
érosion continue de la production nationale. Du riz, du maïs,
des haricots, des noix de coco, des 'ufs, des bananes, des dindes
et des poulets pré-découpés, des vêtements,
des vieux pneus et d'autres nombreux produits envahissent le pays,
en provenance principalement des Etats-Unis qui profitent de droits
de douane inexistants, alors que le gouvernement n'apporte aucune
aide aux producteurs locaux. Malgré quelques emplois dans la
capitale, pour la construction de luxueuses villas sur les collines
qui dominent la ville, beaucoup de petites et moyennes entreprises ont
fermé. La quantité d'ordures et de taxis brinquebalants
est de plus en plus grande, la délinquance et l'insécurité
continuent à augmenter, et les jeunes qui nettoyaient les vitres
des voitures au centre ville travaillent maintenant dans de lointaines
banlieues comme Pétionville. " Les choses ont beaucoup empiré
durant les deux dernières années. On a construit peu d'écoles
et peu de routes, et les importations de produits étrangers sont
en train d'étouffer les agriculteurs " dit Ferry Pierre-Charles,
agronome qui travaille avec des organisations paysannes. Aristide, ex-prêtre
populiste, dirige un parti dont les membres ont été accusés
de cupidité et d'incompétence. Le Parlement n'a
pas approuvé un seul budget depuis 96. Les dépenses de
santé et d'éducation, ainsi que celles d'autres
programmes sociaux ont été réduites sévèrement,
alors que l'année dernière le gouvernement a acheté
de nombreuses voitures tout terrain destinées aux parlementaires
et a dépensé quelques 7 millions de dollars pour construire
trois résidences destinées aux autorités actuelles
et aux ex-fonctionnaires. Le scandale le plus récent concerne
l'importation exemptée d'impôts de 70 000 tonnes
de riz des Etats-Unis et d'Asie qui devaient être distribuées
gratuitement par des membres du parti. Cette absence de taxes et de
droits de douane a provoqué la perte de 4,7 millions de dollars
et a pénalisé ainsi du même coup les producteurs
de riz locaux. Aristide et son gouvernement rendent les Etats-Unis,
la communauté internationale et la Convergence démocratique,
coalition formée par l'Organisation du peuple en lutte
(OLP), ex-alliée du parti Famille Lavalas et d'autres petits
partis politiques, responsables de leurs problèmes. Tous ces
groupes ont participé aux élections de mai 2000, mais
ont boycotté les élections présidentielles de novembre.
Les problèmes qui s'en sont suivis ont obligé les
Etats-Unis, l'Europe et la Banque interaméricaine de développement
à bloquer quelques 500 millions de dollars d'aides et de
crédits.
Les Haïtiens sont de plus en nombreux à considérer
l'émigration comme leur unique alternative. Le nombre croissant
d'embarcations remplies d'émigrants qui arrivent
aux Bahamas ou dans d'autres îles a obligé la communauté
des Caraïbes à rompre avec les Etats-Unis en février
et à exiger de la communauté internationale le déblocage
des fonds " d'aide humanitaire " pour Haïti. Jusqu'à
présent Washington a refusé. " S'il vous plait,
faites que les grands chefs s'assoient ensemble et parlent pour
donner une chance au pays ", demandait une des chansons du dernier
carnaval. Une autre décrivait de façon satirique une caravane
du gouvernement : " les autorités devant, le riz au milieu,
et la police derrière. Il faut protéger le riz ! Où
est le riz ? " Pierre que ces chansons n'amusent plus beaucoup
déclare : " De toute façon on n'a pas le choix,
il faut continuer à se battre ."
Traduction DIAL.
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