Considérées comme des laboratoires dune démocratie
directe, les assemblées de quartier rassemblent chaque fois plus
de monde et se multiplient sur tout le territoire argentin. Nées
dans la crise qui a explosé en décembre, elles constituent
une pratique de la citoyenneté. A Córdoba, une quinzaine
dassemblées discutent dans leurs quartiers, se coordonnent
pour examiner comment mener de pair protestation et proposition, et
cherchent à résoudre le dilemme suivant : se présenter
comme une option de pouvoir dans le cadre politique et institutionnel
actuel, ou bien construire un nouveau pouvoir en dehors des structures
traditionnelles. Article de Alexis Oliva, paru dans Desafios Urbanos,
juin-juillet 2002 (Córdoba).
La trentaine de morts dans les rues de lArgentine, bilan de léclatement
social de décembre, ne représentent pas seulement le prix
élevé quil a fallu payer pour que quelques-uns sen
aillent et que défilent cinq présidents en peu de jours
; ces victimes passeront aussi à lhistoire comme les géniteurs
dune nouvelle, et en même temps ancienne forme dorganisation
sociale qui ne cesse de sétendre sur le territoire national
: les assemblées de quartier. Descendance de lAgora où
sexerçait la démocratie directe, en Grèce,
et produit de la crise de représentativité de la classe
politique argentine, elles sont devenues des laboratoires, des creusets
de la souveraineté populaire.
A ce niveau, avec plus de deux cents assemblées actives dans
la capitale fédérale, il est de plus en plus clair que
le phénomène est bien plus quun rejet par la classe
moyenne du « joug » financier qui, en tout état de
cause, a été la goutte deau faisant déborder
le vase déjà bien rempli où se noyait la majorité
des Argentins.
Lécrivain Oscar Bayer, participant assidu des assemblées
de la capitale fédérale, les considère comme «
le sang nouveau de la démocratie, remarquable par la qualité
oratoire de certains intervenants, lécoute respectueuse,
limportante participation des femmes. On débat de problèmes
ponctuels, mais on y exprime aussi des opinions politiques profondes.
On y critique fortement le péronisme et le radicalisme, et la
nécessité dune nouvelle ère sy exprime
avec force. »
Cordoba débat, proteste et propose
A Cordoba, il existe pour le moins quinze assemblées dont quelques-unes
relient plusieurs quartiers. Présentant différents niveaux
de développement, elles sont le lieu, une fois par semaine, de
débats sur des positions politiques ( par exemple, faut-il participer
ou non à déventuelles élections ?), sur des
actions de protestation (manifestations où lon tape sur
des casseroles : cacerolazos, dénonciations publiques de politiciens
ou de financiers : escraches), sur des projets déconomie
alternative (clubs de troc, marchés dartisanat, achats
collectifs de médicaments de base, de moulins à farine,
potagers communautaires
), dactivités culturelles
(bibliothèques populaires, clubs vidéos itinérants,
causeries
).
Dautre part, les délégués - pas toujours
les mêmes -, participent à la coordination des assemblées
de quartiers qui se tient le samedi, à 17 heures, au club de
la Société dencouragement du quartier de lObservatoire.
Cette expérience a été précédée
de deux autres tentatives de regroupement. Lune delles avait
pour théâtre la place de lIntendance et réunissait
surtout les batteurs de casseroles qui protestaient contre la gestion
de lintendant, German Kammerath. Elle sest dissoute parce
quelle tendait à être accaparée par les militants
des partis politiques. Lautre tentative a été lancée
par lassemblée du Cerro de las Rosas qui proposait la formation
dun conseil économique basé sur la charte organique
de la municipalité. « Cela na pas eu de suite,
parce que personne ne voulait participer à une administration
municipale, encore moins à celle de Kammerath » a expliqué
lassemblée dun autre quartier.
Défis et risques de la « superstructure »
Samedi 11 mai, 17 h 15. La coordination des assemblées qui se
tient au club dencouragement du quartier de lObservatoire
est réunie en session plénière avec une vingtaine
de délégués de différents quartiers. «
Définir ce que nous sommes et sur quoi nous nous sommes constitués
», telle est la trame du débat qui doit résoudre
la question de lincorporation des différentes assemblées
à la coordination et préciser ce que doit être une
« superstructure » plus englobante et plus spécifique
. Certains estiment que leurs assemblées nont pas le degré
de maturité suffisant pour sintégrer à cette
instance, mais elles veulent maintenir les liens. « Nous navons
pas la capacité de dépasser létape de la
protestation. Il ne suffit pas de savoir ce quil faut changer,
il faut aussi savoir comment. Cependant, en attendant que nous le sachions,
nous ne devons pas renoncer à faire cette politique qui est une
bonne politique » a dit un des délégués.
Un autre a déclaré : « Il faut prendre conscience
que nous ne sommes pas comme ces fonctionnaires qui prennent leur charge
en disant : « Dieu et la Patrie nous le demandent. » Nous
sommes en chemin pour être la Patrie. En même temps nous
sommes en train de violer larticle 22 de la Constitution nationale,
selon lequel le peuple ne délibère et ne gouverne quà
travers ses représentants. Nous délibérons parce
quils ne nous représentent pas et nous songeons même
à gouverner, parce quils ne nous gouvernent pas non plus.
» Quelquun remarque ensuite quil y aura des élections
durant lannée qui vient, voire plus tôt, et quil
faudra savoir que faire à cet égard. Une réponse
surgit aussitôt : « Le 20 décembre un nouveau
sujet social a été conçu. Nous ne pouvons pas aborder
ce problème en raison d une urgence électorale.
Il faut faire en sorte que laccouchement se fasse le plus naturellement
possible, et cela demande beaucoup plus que neuf mois. Il faut quil
soit clair que ce que nous sommes en train de construire va beaucoup
plus loin que les prochaines élections. » Au cours
de la discussion il apparut clairement que les termes protestation-proposition
ne sont pas antagoniques et que deux motions distinctes peuvent aboutir
à un consensus : une dénonciation auprès du consulat
dEspagne le 25 mai prochain, et la construction dun moulin
à farine.
« Quels défis et quels risques entraînerait lappartenance
à cette coordination qui fonctionnerait comme une superstructure
? » demande Jorge, délégué du quartier
Alberti.
On court le risque de devenir trop institutionnel. Un grand avantage
des assemblées est quelles sont informelles, sans structure
trop définie et sans un centre qui pourrait être attaqué.
Cest pourquoi les politiciens en ont peur. Si on sorganise
en super-assemblée, on créera un lieu vulnérable.
Cependant, cest intéressant en ce sens que cette structure,
si lhonnêteté et la solidarité sont en vigueur,
pourra offrir de nouvelles solutions à la population. Ce qui
est clair, cest que nous ne pouvons pas créer des comités.
Conclusion ouverte
Licenciée en sciences politiques et master en administration
publique, Cecilia Carrizo considère que les assemblées
ressemblent à lAgora athénienne par « lhorizontalité
de la parole et la reconnaissance de légalité. Cest
cela qui donne force aux assemblées et qui la leur ôte
si elles ne fonctionnent pas. Beaucoup ont été affaiblies
parce quon a négligé la question de légalité.
Une autre similitude se trouve dans létablissement dun
collectif dorganisations dun pouvoir populaire face au pouvoir
établi. En Grèce, lagora sopposait à
la monarchie ; ici, les assemblées sopposent à la
classe dominante. » Cecilia est une des coordinatrices dun
atelier sur les assemblées de Córdoba, qui travaille à
lInstitut de recherche en administration publique de lUniversité
de Córdoba. « Les interprétations de ce phénomène
ne sont ni faciles ni fermées. Certains pensent que cest
quelque chose de nouveau qui a surgi de la crise du système représentatif,
en décembre ; dautres le voient comme une expérience
de plus des luttes populaires des dix dernières années.
La grande interrogation porte sur les effets des assemblées sur
la politique institutionnelle ou sur la possibilité quelles
engendrent un nouveau pouvoir alternatif, en-dehors des structures institutionnelles.
» Cecilia participe régulièrement aux réunions
de lassemblée du quartier Los Najanros.
Au cours dune rencontre en avril dernier, deux habitants de ce
quartier ont exprimé cette tension qui semble intrinsèque
à létat embryonnaire des assemblées :
- Il faut susciter un congrès du peuple, dans lequel nous adopterons
un plan de lutte et un programme. Nous ne devons pas rester un mouvement
simplement revendicatif, il faut générer quelque chose
de nouveau dans la politique et donner un contenu à nos actions,
susciter la mobilisation nationale.
- Ceci est une lutte contre le système. Ne commettons pas les
mêmes erreurs que le système a faites à notre égard.
Ne donnons pas trop de pouvoir à personne. Le système
nous a ôté lespérance, lassemblée
est un signe despérance. La clé est dans la construction
dune alternative distincte, dun rassemblement armé
pour la lutte. Il ne faut pas marcher ou courir avec des béquilles,
il faut seulement marcher.
Traduction Dial.
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