La Bolivie a connu des élections mouvementées. Un
des faits les plus saillants a été la montée en
flêche dEvo Morales, indigène, candidat de gauche
- voire dextrême gauche -, défenseur des planteurs
de coca, vigoureusement opposé à la politique nord-américaine.
Au premier tour, il obtint 20,91 % des voix contre 22,46 % pour le candidat
de droite Gonzalo Sánchez de Lozada, dit « Goni »
qui sera finalement élu au second tour le 6 août par le
Congrès (avec 84 voix en sa faveur contre 43 pour Evo Morales).
Quels processus et perspectives ressortent des résultats des
élections ? Nous présentons ici le point de vue de Ricardo
Soberón, expert en questions internationales, notamment celles
liées au trafic de drogues. Ricardo Soberón est analyste
international. Cet article, qui date du 25 juillet, soit onze jours
avant les élections, a été publié par Ideele,
août 2002 (Pérou).
En avril 1995, nous étions tout un groupe de gens injustement
détenus, dont onze Péruviens, trois Colombiens et une
vingtaine de dirigeants Boliviens de l'industrie de la coca. Le président
bolivien de l'époque, Gonzalo Sánchez de Lozada, avait
décrété l'état de siège dans le cadre
de l'exécution de ses politiques de réforme de l'État,
de libéralisation et d'ajustement structurel qui touchaient principalement
les secteurs les plus pauvres du pays1.
Au cours de cette nuit glaciale typique de l'Altiplano, nous étions
donc incarcérés, entre dirigeants et autres conseillers,
à la base navale bolivienne de Copacabana, sur les rives du lac
Titicaca. Lors des délibérations d'Evo Morales avec le
reste des dirigeants du Conseil andin des producteurs de feuille de
coca, il avait été difficile d'imaginer l'importance qu'allait
prendre ce qu'Evo appelait à l'époque le "bras politique"
des paysans. Sept ans plus tard, ce projet est devenu le Mouvement vers
le socialisme (MAS), deuxième force politique de Bolivie.
Le nouveau panorama politique, postérieur aux élections
du 30 juin dernier et à l'élection du président
par le Congrès qui a suivi, a des retombées variées
et profondes sur le pays, sur la région andine en général,
qui dépassent la simple portée de cette joute électorale.
Une succession d'échecs
Premièrement, force est de constater l'échec politique
des stratégies antidrogue menées par les Etats-Unis en
Bolivie depuis 1986, année au cours de laquelle est réalisée
l'opération militaire et de police du nom de Blast Furnace. Puis
entre en vigueur la Loi 1008, aussi draconienne qu'injuste, comme en
témoignent l'emploi de juges et l'exécution de procès
spéciaux, l'extradition de Boliviens, et l'arrachage forcé
de plantations de coca. Il s'y est ajouté la signature de l'Annexe
III pendant le mandat de Jaime Paz Zamora (MIR) sans l'autorisation
du Congrès bolivien, la militarisation ultérieure du Tropique
de Cochabamba et l'échec de l'opération de développement
du Chapare, y compris l'actuel Plan Dignité (1998), considéré
comme la stratégie d'affrontement la plus dure entre les forces
de sécurité et le monde paysan de Bolivie.
En l'état actuel des choses, la proposition formulée par
l'ambassade des États-Unis à La Paz de rebâtir une
base militaro-policière dans le Chapare ne fait que jeter de
l'huile sur le feu qui agite la société du pays. Pour
le trafic international de drogues, la Bolivie a cessé d'être
un simple territoire d'approvisionnement en matière première
(coca). En plus de la coca, on cultive dans certaines vallées
andines de la marijuana en quantités croissantes pour le marché
extérieur. Le Brésil, le Chili et le Rio de la Plata constituent
les destinations premières de la production bolivienne.
Les présidents démocrates qui se sont succédé
en Bolivie, Jaime Paz Zamora, Gonzalo Sánchez de Lozada, Hugo
Banzer et aujourd'hui Jorge Quiroga, ont été les témoins,
et les porteurs dans le pays, de l'échec mondial et national
de la croisade contre les drogues. L'interlocuteur incontournable des
producteurs de coca auprès de ces gouvernements a été
Evo Morales, devenu depuis leur principal porte-drapeau à l'intérieur
et en dehors du Congrès. Curieusement, au début de l'année,
il s'est vu injustement expulsé du Parlement sous la pression
d'arrangements passés entre les partis officiels représentés
à l'hémicycle, avant d'annoncer sa candidature et de préparer
son retour comme leur principal adversaire en quête de la magistrature
suprême. Les résultats récents montrent que, pour
le moins, le peuple bolivien apporte son soutien aux producteurs et
indigènes du pays et non à l'ambassade des États-Unis.
Des voies nouvelles dans les Andes amazoniennes
S'agissant de la région andine, le Département d'État
américain fait face à une situation très compliquée
et instable. La Bolivie n'est que la goutte (la dernière ?) qui
fait déborder le vase après une suite d'erreurs commises
à Washington.
La situation de la région fait apparaître une énorme
négligence et une certaine maladresse par rapport à la
politique régionale américaine, du moins pendant l'administration
Bush. L'absence prolongée de représentations diplomatiques
(en Equateur) a jeté un froid sur les relations bilatérales
; le comportement douteux adopté lors des événements
du 11 avril (date du coup dÉtat manqué contre Hugo
Chávez au Venezuela) a mis le Département d'État
dans une mauvaise posture ; il en a été de même
avec la récente intervention (ingérence) de l'ambassadeur
Rocha à La Paz avant les élections, qui a appelé
à ne pas voter pour Morales "à cause de ses relations
avec les trafiquants et le terrorisme". Il faut enfin mentionner
les maigres résultats issus du Plan Colombie après deux
années de fonctionnement et la dépense de 1300 millions
de dollars. En outre, les sommes initialement promises en contrepartie
d'une coopération dans le domaine des drogues ou dans le cadre
d'initiatives régionales ont subi plusieurs réductions,
et les reports de l'approbation de l'ATPA (Loi de préférences
douanières pour la région andine) par le Congrès
américain entraînent un préjudice pour les économies
andines.
Ce sont autant d'exemples de la politique maladroite menée par
M. Bush, qui prétend faire participer la région à
sa croisade contre la terreur. Cette situation va régulièrement
de pair avec des critiques persistantes à l'encontre de chaque
pays sur des points comme les droits de l'homme, la lutte contre les
drogues, le terrorisme ou les enlèvements (on se reportera à
cet égard au rapport produit dernièrement par le Département
d'État).
Il est raisonnable d'espérer pour cette année des solutions
démocratiques distinctes des modèles en place, différentes
dans leur orientation et progressistes dans leurs visées : la
poursuite du mouvement bolivarien et le maintien d'Hugo Chávez
à la présidence du Venezuela, le triomphe possible de
Lula au Brésil, la consolidation du pouvoir de Morales en Bolivie
(même s'il ne l'emporte pas), en attendant les résultats
des prochaines élections en Équateur. A l'heure de la
crise du Mercosur et de l'Argentine, il faut y voir une ouverture pour
de nouvelles possibilités en Amérique du Sud, pour la
naissance d'un nouvel axe de relations internationales avec les États-Unis
et l'Europe.
Les paysans et les indigènes au Congrès
Sur le plan intérieur, la place qu'ils occupent au Congrès,
au delà de leur victoire politique (arrivés au deuxième
rang) et de l'irruption officielle des paysans sur la scène politique
nationale, constitue un signe encourageant de démocratisation
et d'ouverture du jeu politique. Elle s'explique également par
l'échec du système des partis traditionnels entretenu
par l'ADN (Action démocratique nationale) au pouvoir (le grand
perdant), le populiste NFR (Nouvelle force républicaine) de Manfred
Reyes (privé de son aile la plus conservatrice), l'UCS (Union
civique solidarité) et, dans une moindre mesure, le MNR (Mouvement
national révolutionnaire) de "Goni" lui-même,
auquel une seconde chance sera probablement donnée d'accéder
au pouvoir, mais au prix d'un affaiblissement intrinsèque au
Congrès et dans la rue.
Ces dernières années, la Bolivie s'est habituée
à être dirigée par un gouvernement de coalition.
Rien n'empêche de penser que l'aptitude même à gouverner
le pays sera définie par la capacité d'élaborer
des politiques moins répressives avec les secteurs ruraux et
paysans.
Quant à eux, les paysans, le mouvement indigène et le
mouvement des producteurs de coca de Bolivie, ils ont montré
ces derniers temps qu'ils étaient capables aussi bien de protester
que de faire des propositions. Mais il leur reste à régler
plusieurs différences de programme et d'optique pour consolider
le dénommé "instrument politique". Il faut y
ajouter leur capacité de passer d'un axe thématique central,
à savoir la feuille de coca et la défense de sa culture,
à une philosophie plus ample qui intègre le mouvement
indigène national : assemblée constituante, usage, gestion
et mise à profit des ressources naturelles renouvelables comme
l'eau ou le gaz, et droits des peuples premiers, entre autres.
En ce sens, la présence de 27 nouveaux représentants et
huit sénateurs du MAS va entraîner l'inscription de nouvelles
questions à l'ordre du jour politique. Parmi les 157 parlementaires
élus, 40 sont issus de mouvements sociaux paysans, y compris
du mouvement Pachakuti. Cette présence aura en outre pour effet,
avec l'apport de la vision propre aux paysans, de mettre en échec
les initiatives menées en matière économique ou
de politique extérieure. Il suffit d'évoquer, par exemple,
le thème de la terre, l'utilisation et l'exploitation des ressources
naturelles, la reconnaissance et le respect des droits des peuples premiers
de Bolivie. C'est sans aucun doute un sérieux faux pas pour l'ensemble
de la coopération antidrogue avec les Etats-Unis.
Un effet immédiat est la mise entre parenthèses de deux
objectifs supposés (centres d'intérêt) des États-Unis
dans l'hémisphère occidental : la promotion de la démocratie
et la lutte antidrogue. L'avènement de Morales en tant que principal
interlocuteur politique est appelé à constituer un sérieux
obstacle aux désirs de Washington de poursuivre ses politiques
en matière de réforme de l'État, de lutte antidrogue,
de commerce et de privatisation. Autre effet : la complète restructuration
de la scène politique du pays. Oppenheimer y a vu la fin d'une
époque de ségrégation et d'"apartheid"
politique à l'encontre de la population indigène. Il reste
à voir s'il s'agit uniquement d'une promesse électorale
ou si elle peut se transformer en un véritable projet politique
à l'adresse de la société bolivienne. Faute d'accéder
à la présidence, les partisans de ce renouveau auront
cinq ans pour mûrir leur projet et prendre part à la gestion
de l'État. Ainsi, tout plan centré sur des idées
de réforme, de capitalisation ou de réduction des droits
court le risque de se heurter à un mur dans la rue ou au sein
du nouveau Congrès.
En définitive, la Bolivie devient un des pays de l'Amérique
du Sud dont les sociétés dénoncent et condamnent
politiquement les options qui engendrent une augmentation de la pauvreté
et de la marginalisation. Les propositions de Sánchez de Lozada
et de Morales représentent deux mondes culturellement et idéologiquement
opposés. L'un et l'autre continueront de se faire la lutte dans
les cinq années à venir. Le prochain dirigeant de la Bolivie
doit déjà inscrire à son agenda l'adoption immédiate
de décisions concernant deux ressources naturelles : une légale,
le gaz et l'autre illégale, la coca. Dans les deux cas, les Etats-Unis
représentent un marché potentiel de consommateurs.
Traduction Dial.
En cas de reproduction mentionnez la source Dial.