Lactuel président du Nicaragua, Enrique Bolaños,
élu fin 2001, sétait engagé à lutter
contre la corruption, et il semble bien tenir ses promesses. Il na
pas manqué de dénoncer publiquement son prédécesseur,
Arnoldo Alemán (président de 1996 à 2001) qui sest
enrichi de façon scandaleuse au poste suprême et a fait
très largement profiter sa famille, ses amis et ses partisans
des deniers de lÉtat. Alemán occupait, depuis quil
nétait plus président du Nicaragua, le poste de
président de lAssemblée, où il jouissait
de limpunité. Il avait fait en son temps un célèbre
« Pacte » (cf. Dial D 2326) avec Daniel Ortega, le leader
du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), où
les deux chefs de parti envisageaient diverses mesures devant assurer,
sans le dire, leur alternance au pouvoir et leur immunité. Ce
« Pacte » entre le FSLN et le PLC (le Parti libéral
constitutionaliste, parti dAlemán) fut jugé scandaleux
par beaucoup, et son existence ne laissait pas prévoir ce qui
vient de se produire : Alemán destitué de la présidence
de lAssemblée. Le récit quon lira ci-dessous,
provenant dune lettre de Arnaldo Zenteno SJ, est un récit
des événements vécus dans la rue par lauteur
le 19 septembre 2002. Il manifeste la liesse de ce jour de victoire
contre la corruption dun homme politique de premier plan.
Isabelita, une femme déjà âgée, au milieu
de la foule me dit : aujourd'hui 19 septembre, nous nous souvenons avec
beaucoup de joie et nous revivons le 19 juillet 1979. Ceci peut paraître
une exagération, mais ce n'en est pas une. Le 19 juillet [1979],
le peuple s'est libéré de Somoza. Aujourd'hui c'est le
premier pas pour nous libérer dAlemán. Alemán
était protégé par l'Assemblée comme par
une forteresse : là, il avait la majorité des députés
et il était président du bureau. Déjà une
fois le bureau avait classé et n'avait pas pris en compte la
demande faite par un juge pour que l'on commence à l'Assemblée
le processus de discussion et de levée éventuelle de l'immunité
dAléman. Mais aujourd'hui la forteresse s'est écroulée.
Dès 9 heures du matin, sous une pluie fine, la foule a commencé
à se concentrer autour de l'UCA et de l'UCI [deux universités
de Managua] pour commencer la marche en direction de l'Assemblée.
Peu après la petite pluie s'est transformée en une forte
pluie, mais ceci n'arrêta pas les marcheurs ni ne rafraîchit
l'enthousiasme. Des cris, des consignes, des pétards et beaucoup
de joie accompagnèrent toute la marche. Et lorsqu'on est arrivé
aux alentours de l'assemblée, la joie et l'attente également
grandirent sans mesure. Dans toute la foule on respirait une ambiance
de sécurité et de joie parce que sans aucun doute Alemán
et sa direction seraient destitués. Et de toutes parts on allait
rencontrer des amis, des camarades, des communautés ecclésiales
de base, de groupes de jeunes, quelques personnes travaillant de nuit,
des étudiants, des universitaires, des membres d'organisations
populaires de quartiers, des paysans venus de différents départements,
etc.
Il y a peu de jours, les 37 députés sandinistes unis aux
9 libéraux et à un conservateur du groupe parlementaire
« bleu et blanc » (libéraux qui appuient le président
Bolaños), en sont venus à avoir la majorité. Et
leur première proposition lorsqu'ils ont eu la majorité
a été de destituer le bureau d'Alemán et de former
un autre bureau de direction pluraliste.
Il y eut beaucoup de tension au cours des derniers jours. Les sandinistes
avaient lancé une convocation pour une grande marche et un rassemblement
devant l'Assemblée nationale le 19 septembre afin de faire pression
sur les députés pour qu'ils donnent suite à la
demande de la juge qui avait prononcé une sentence condamnatoire
contre Byron Jerez et quelques autres très liés à
Alemán. La juge avait aussi demandé la levée de
l'immunité d'Alemán, de sa fille (qui est également
député), accusés d'avoir lavé de l'argent
sale pour plusieurs millions de dollars. Pour intimider la population,
Quiñones, un député libéral et ancien membre
de la contra, annonça une contre-manifestation ce même
jour du 19 septembre, afin de défendre Alemán, et il menaçait
en disant qu'il allait y avoir du sang répandu.
La nuit auparavant, comme dernière mesure désespérée,
Alemán avait décidé de suspendre la réunion
de l'Assemblée, mais ceci était illégal, car il
aurait dû donner cet ordre 48 heures auparavant. Cest ainsi
que la majorité des députés est arrivée
aujourdhui à l'Assemblée, en toute légalité
ils attendirent une heure, et comme les 45 députés dAlemán
ne venaient pas, ils commencèrent la réunion.
À l'extérieur tout était joie, chansons engagées,
consignes, quelques discours, des pancartes et des banderolles, et l'immense
multitude des drapeaux rouges et noirs s'agitaient, on levait les mains,
on applaudissait et on riait. Et tout ceci dans la paix, car les libéraux
d'Alemán ne sapprochèrent pas de l'Assemblée.
Nous riions et chantions en attendant ce qui allait se passer à
l'intérieur de l'Assemblée.
Et que se passa-t-il à l'intérieur de l'Assemblée
? On nomma un bureau de direction provisoire selon la loi préparée
par les plus anciens et les plus jeunes. Après, ce bureau de
direction a proposé que l'on élise un bureau plus définitif.
Ceci se fit d'une manière pluraliste, et il y eut trois sandinistes,
trois libéraux « bleu et blanc », un libéral.
Il eut là des gens courageux comme Jaime Quadra, libéral,
et René Núñez, sandiniste. Et il y eut aussi des
gens de réputation plus douteuse comme Fernando Avellán,
libéral, ancien contra, avec une réputation de pistolero,
etc., mais qui reste là comme premier vice-président,
parce que, ayant renoncé au groupe parlementaire libéral,
il est passé au groupe « bleu et blanc » pour quelques
jours et cest avec son vote quon retrouva une majorité
: 47 députés.
Pourquoi est-ce aujourd'hui un jour très important ? parce que
Alemán s'en est allé de l'Assemblée, et parce que
ceci a été le fruit de la pression populaire et de la
concertation politique du Front avec ceux qui siègent avec le
groupe parlementaire « bleu et blanc » et avec les représentants
des autres petits partis.
C'est un jour important parce que s'est manifestée la capacité
de mobilisation du Front quand on décide de lutter contre la
corruption et d'affronter Alemán. C'est un jour important parce
que, après tous les coups reçus spécialement depuis
la perte des élections, il y a eu aujourd'hui un triomphe significatif.
C'est un jour très important parce que aujourd'hui on a clairement
enterré le pacte entre le Front et Alemán, pacte ou accord
qui a été si négatif pour le peuple et pour le
Front lui-même.
Alemán a réagi en disant que ce qu'a fait la nouvelle
majorité est illégal et qu'il va en appeler à différentes
instances internationales et ici à la Cour suprême de justice.
Mais ceci va contre la vérité et l'opinion fortement majoritaire
du peuple, au moins 85 % du peuple selon les enquêtes.
Il est clair que ceci est un pas très important mais c'est seulement
le commencement d'une nouvelle étape sur le chemin. Aujourdhui
est constituée la commission de l'Assemblée qui va étudier
la demande de la juge qui réclame la levée de l'immunité
d'Alemán, et tout ce processus prend du temps. Mais il y a une
volonté ferme et un chemin clair. Et la fille dAlemán,
également député et jouissant de l'immunité,
a quitté le pays aujourd'hui. Et déjà sont à
l'étranger le ministre des finances et d'autres fonctionnaires
qui ont été « foudroyés » par la sentence
de la juge. C'est la débandade, et ceux qui sont accusés
de laver de l'argent sale craignent que l'on demande leur extradition.
Je vous ai raconté et expliqué ce qui s'est passé
aujourd'hui. Ce que je ne peux pas vous transcrire par écrit
c'est la joie immense, l'allégresse et le dynamisme que nous
vivons aujourd'hui sur la place, et ce qui s'est réveillé
en matière d'attentes et ce qui renforce lespérance.
Mais, comme le disait le même René Nuñez, le peuple
doit prendre garde, être vigilant et exiger également du
nouveau bureau de direction de l'Assemblée et, pouvons-nous ajouter,
exiger du Front lui-même que nos espérances ne soient pas
déçues, que l'on ne dévie pas du chemin qui s'est
réouvert aujourd'hui. Bien, il faut veiller et exiger, mais aujourd'hui
c'est au jour de fête et d'allégresse, c'est un jour où
nous reprenons force pour que la lutte continue. Et comme le disait
avec raison William Grisgby dans la Primeríssima, il nous faut
maintenant concentrer notre énergie et l'énergie de tous
les députés sur le programme social de l'Assemblée
face aux demandes du peuple. Au revoir, je vous ferai mes commentaires
à mesure que nous avancerons.
Traduction Dial.
En ccas de reproduction, mentionnez la source Dial.