Une décision la résolution 822 du 4 septembre
2002 - du Conseil permanent de lOrganisation des États
américains (OEA) avait récemment suscité quelque
espoir pour la levée de lembargo en matière daide
financière dont Haïti, le pays le plus pauvre du continent
américain, fait lobjet tant de la part des États-Unis
que de lUnion européenne. Mais cette décision est
assortie de conditions que le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide
aura du mal à respecter. La décision de lOEA énumère
en effet un certain nombre de points devant favoriser le déblocage
de laide : ils concernent la nomination dun nouveau Conseil
électoral, larrestation des « auteurs et complices
» de lattaque du Palais présidentiel le 17 décembre
dernier et des locaux de lopposition les jours suivants ainsi
que lindemnisation des victimes de ces attentats, la réalisation
dun programme de « désarmement » indispensable
à la création dun climat de sécurité,
etc. La lutte contre la corruption est dautant plus difficile
que celle-ci atteint le pouvoir en place. Il faut ajouter à cela
lincapacité dans laquelle se trouve Aristide, contrairement
à ses promesses, dindemniser les victimes dune importante
malversation financière (les fameuses banques de 12 %) liée
à un système pyramidal de coopératives, etc. Des
bandes armées circulent, dont beaucoup estiment quelles
sont liées au pouvoir. La liberté de la presse est, selon
lavis même de Reporters sans frontières, fort mal
assurée. Le discrédit du gouvernement de J.-B. Aristide
ne fait que saggraver, tandis que la misère, la violence
et limpunité vont bon train. On lira ci-dessous une évaluation
densemble de la situation, sous la plume de Marc-Arthur Fils-Aimé,
de lInstitut culturel Karl Lévêque, 22 septembre
2002 et une déclaration émanant de la Coalition nationale
pour les droits des Haïtiens à loccasion du onzième
anniversaire du coup dÉtat du 30 septembre 1991 effectué
par le général Raoul Cédras et qui entraîna
la fuite du président Aristide. Ces deux textes ont été
publiés par le Service-Haïti de lEntraide missionnaire,
Montréal, Canada.
Depuis les élections législatives partielles et municipales
de 2001, Haïti se trouve confrontée à de nouvelles
difficultés. Sous des traits de crise permanente qui ont toujours
caractérisé la société haïtienne depuis
sa naissance en tant qu'État et nation, d'autres éléments
pervers s'y amoncellent pour dégrader davantage la situation
de la majorité de la population. Le retour en octobre 1994 à
l'ordre constitutionnel du président Aristide qui a été
lâchement démis de ses fonctions par les militaires en
septembre 1991 n'a pas donné l'effet escompté. En effet
:
Sur le plan politique, le président Aristide a inauguré
son quinquennat sur un fond de crise, dû aux malversations de
natures diverses qui ont jonché les comices de mai 2001. Les
protestations qui sen sont suivies ont perturbé la journée
du 22 novembre de la même année, quand Aristide a été
une deuxième fois élu comme chef d'État. Cette
fois-ci, 5% seulement environ de la population en âge de voter
avaient participé à ce geste citoyen. Une opposition structurellement
faible, et sans vision propre, a offert à ladite communauté
internationale, sous la baguette des États-Unis d'Amérique,
un terrain propice pour arracher du président les dernières
miettes des ressources matérielles et de la souveraineté
nationales. Cette opposition ne sert que d'épouvantail aux puissances
étrangères pour coincer dans des négociations savantes
de lOrganisation des Etats Américains (OEA), l'occupant
du palais national. Celui-ci est devenu une marionnette de cette dernière
où il est astreint de céder à toutes ses obligations
néolibérales au nom du marché-roi. Ainsi est-il
dévidé de toute son ancienne contenance idéologique
qui faisait de lui un leader charismatique à vocation farouchement
nationaliste. Les slogans souverainistes et autogestionnaires ont totalement
disparu de son vocabulaire politique au profit d'un discours noiriste
dangereux.
Sous le prétexte de recoudre le tissu social haïtien déchiré
par les luttes internes entre Lafanmi Lavalas et la Convergence démocratique,
tout en niant volontairement toute possibilité d'alternative
réelle à la crise, les bailleurs de fonds internationaux
avaient suspendu toute aide et tout prêt au gouvernement Lavalas.
Pourtant, ce refus de collaboration au niveau financier profitait politiquement,
dans une certaine mesure, certes, au pouvoir. Il sert de paravent aux
dirigeants pour cacher leur incapacité de gérer le pays
et de le mettre sous une direction viable, comme la grande majorité
des Haïtiens l'espéraient en 1990-1991.
Face à la rancur grandissante de toutes tes catégories
sociales, le président Aristide a institué de manière
informelle une sorte de milice, que la sagesse populaire identifie sous
le nom de « chimè ». Ces bandes, armées parfois
très lourdement, sont formées de gens venus en général
des milieux très pauvres. Elles attaquent en tous moments et
en tous lieux des passants, bloquent les rues, dressent des barricades,
cassent les vitres des voitures, tuent, violent et interdisent les réunions.
Ces bandes ne s'en prennent pas aux leurs, c'est-à-dire à
ceux qui ouvertement, soutiennent le président Aristide. Ce sont
de véritables hordes de mercenaires, hors et au-dessus de la
loi. Un tel comportement du pouvoir, en plus de tous les autres problèmes
sociaux et économiques, isole de plus en plus Aristide du reste
de la population.
Haïti vit une dictature rampante qualitativement différente
de celle des Duvalier, par exemple. Ceux-ci ne cachaient pas la dureté
de leur régime qui, au nom de leur anticommunisme, recevaient
l'appui presque inconditionnel des puissances occidentales. Aujourd'hui,
la présidence et le gouvernement ne cessent de proclamer leur
volonté démocratique alors que partout, le désordre,
l'anarchie, l'intolérance soutenue par une impunité institutionnalisée
caractérisent la conjoncture politique depuis bientôt deux
ans.
Sur le plan économique et social, le pays s'enlise dans une régression
qui n'épargne aucun secteur de la vie nationale. Avec la chute
de la monnaie nationale, le salaire minimum équivaut en chiffre
absolu à celui des années 80, une décennie qui
connaissait un taux de chômage inférieur à celui
d'aujourd'hui. L'analphabétisme, la mortalité infantile,
et tous les autres indicateurs qui définissent le mal-développement
maintiennent leur courbe ascendante.
Haïti est devenue totalement dépendante, en premier lieu
des États-Unis, pour l'importation de tout, même des produits
agricoles comme le riz, le sucre que naguère, elle exportait.
Avec le marché libre, la tendance à l'extinction quasi
totale de la production nationale s'accentue. La privatisation réelle
ou rampante des usines comme la Minoterie, le Ciment d'Haïti, la
Télécommunication, etc. qui, autrefois, garantissaient
tant bien que mal, malgré la corruption, une certaine marge de
manuvre financière à l'État et aux différents
gouvernements, rend ces derniers encore moins autonomes dans leur gestion
de la chose publique, et dans des décisions qu'ils auraient prises
en faveur du peuple haïtien.
Cette dure réalité porte de plus en plus de personnes
ou de groupes de personnes à évoquer le temps de Duvalier
où les valeurs morales et le niveau de la vie paraissaient meilleurs.
Cette analyse facile oublie ou sous-estime dans quelle condition de
répression ouverte cette apparence se maintenait. Parallèlement
à ce discours imprégné de remords, un autre se
répand surtout subtilement dans certains milieux de la petite
bourgeoisie intellectuelle. On réintroduit Préval, sous
la forme d'un ballon d'essai en parlant de son tempérament honnête.
On veut faire de lui quelqu'un qui aurait pu bien diriger le pays si
ce n'était l'emprise et la mauvaise foi d'Aristide. Est-ce une
tactique pour reconduire Lafanmi Lavalas au pouvoir?
Aujourd'hui, malgré toutes les preuves d'inconsistance fournies
par le pouvoir en place, l'OEA vient de voter au tout début de
ce mois de septembre, une résolution, la 822, qui délie
les bourses des bailleurs de fonds internationaux en faveur de ce pouvoir.
À moins que ce relâchement soit totalement conditionné
au respect de toutes les clauses de ce renforcement de la mise sous
tutelle du pays, le numéro 11 de ce contrat « libère
» le staff dirigeant pour lui permettre de monnayer davantage
sa base. Lopposition traditionnelle, il est vrai, concentrée
dans la Convergence démocratique ne représente aucune
force véritable, capable de remplacer le régime en place.
Ce constat évident ne permet nullement à cet organisme
continental de consolider ce régime et de lui offrir les moyens
pour perpétuer sa débile gestion qui depuis 94 affaiblit
l'Etat, enlève l'espoir de ses citoyens à un point tel
qu'à nouveau des cadres, parmi les mieux préparés,
des jeunes fraîchement sortis de l'école ou de l'université,
abandonnent le pays pour aller s'installer ailleurs. Le phénomène
des boat people a repris de l'ampleur. De plus en plus de femmes et
d'hommes se sentant encore capables de travailler et qui ne possèdent
pas les moyens d'obtenir légalement un visa pour un pays étranger
s'aventurent en mer où les garde-côtes américains
et bahaméens les captent et les refoulent comme de vrais parias
sur le warf de Port-au-Prince. Ils reçoivent moins de 10$ US
d'un office gouvernemental pour regagner leur maison.
Le mouvement social haïtien, notamment les organisations populaires,
évolue dans cette ambiance délétère. La
déception presque générale qui envahit tous les
espaces sociaux gangrène aussi les groupes de base qui sont à
la merci des plus offrants, soit du pouvoir, soit de lopposition
traditionnelle qui ne s'embarrasse d'aucun scrupule pour les coopter,
ou faute de quoi, pour les annihiler. Pourtant le nombre de groupes
ou de leurs membres qui résistent depuis le Coup d'État
pendant que le consulat américain les décapitait en offrant
des visas à leurs meilleurs cadres, ne cessent d'augmenter. De
plus en plus de jeunes dirigeants et de dirigeantes avec une vision
plus consciente de leur avenir et de celui de leur pays, embrassent
la lutte. Leurs efforts et l'effet multiplicateur qui en résultera,
méritent l'encouragement et le soutien des institutions et de
toutes les forces à vocation alternative.
Implication pour le futur,
l'année 2003
Aucun signe probant d'un changement qualitatif dans la conjoncture n'est
à espérer dans les prochains mois. Les différents
protagonistes de la crise électorale n'ont pas avancé
d'un pouce dans le jeu du chat et de la souris qu'ils exposent au grand
public. Leurs positions de départ, malgré les éléments
de propositions qui ont été produits lors des négociations
de juillet 2001 demeurent presque figées. C'est cette réalité
qui explique la position de l'OEA avec la résolution 822. Cette
institution qui se considérait jusque-là comme médiatrice
a, de façon unilatérale, soumis un mode de résolution
de la crise. Entre autres dispositions, signalons ces éléments
:
- Encouragement de l'OEA adressé aux bailleurs de fonds internationaux
pour la reprise de la coopération économique et financière
avec Haïti.
- Tenue des élections législatives et municipales au cours
du premier semestre de l'année 2003.
- Poursuite judiciaire des responsables des casses survenus le 17 décembre
2001.
- Réparations des dommages causés aux victimes du 17 décembre.
Vu que la crise haïtienne n'est pas seulement une simple question
de conflit électoral, la proposition de l'OEA ne pourra qu'atténuer
ou ajourner la tension. Ainsi, ne faut-il sattendre à aucun
vrai changement capable d'améliorer la situation des masses populaires.
Celles-ci doivent continuer à lutter en même temps pour
leur survie immédiate, et pour la mise en place de conditions
pour une vie humaine qui répond aux conditions de ce 21ème
siècle.Marc-Arthur Fils-Aimé
Traduction Dial.
En cas de reproduction mentionnez la source Dial.