Quelle
sera exactement la situation au Vénézuéla lorsque
nos lecteurs recevront ces textes? Nul ne peut vraiment le savoir. Nous
pensons cependant que la lecture deces textes nen sera pas moins
utile, quelle que soit lissue immédiate. Nous livrons en
effet suffisemment dinformations et de points de vue pour permettre
au lecteur davoir une meilleure connaissance des forces en présence
et des intérêts en jeu. Nous ne visons évidemment
pas à lexhaustivité, ni à une neutralité
impossible, mais à un minimum dhonnêteté dans
linformation, cette honnêteté malheureusement trop
absente dans les médias vénézuéliens. Les
textes que nous publions reflètent, jusque dans certains excès
de langage, la radicalisation des positions.
Le plan de l'opposition
pour renverser Chávez
(...) Le climat de violence patronale qui est vécu aujourd'hui
au Venezuela est fort similaire à celui qu'avait connu l'Iran
en 1953 lorsque le premier ministre nationaliste Mohammed Mossadegh
avait tenté de nationaliser l'industrie pétrolière.
La CIA avait alors orchestré un blocus économique et un
coup d'État, suivi par le massacre généralisé
des dirigeants nationalistes et de gauche. C'est également le
même climat de subversion patronale et d'étranglement de
l'économie qu'avait connu le Chili en 1973 avant le renversement
du président socialiste Salvador Allende par le général
Augusto Pinochet. Sa chute s'était terminée par un véritable
bain de sang et par l'instauration d'une longue dictature soutenue par
les tuteurs de Washington. Aujourd'hui, plus que jamais, le pétrole
vénézuélien est l'objectif géopolitique
prioritaire du Département d'État des États-Unis
et dans le programme secret des conspirateurs figure en bonne place,
une fois le coup dÉtat réalisé, la privatisation
de lactuel monopole formé par Petroleos De Venezuela S.A
(PDVSA).
C'est pour cela que la bataille qui se livre aujourd'hui pour le contrôle
de cette compagnie formée pendant les régimes antérieurs,
sorte dÉtat dans lÉtat, pourrait être
décisive. En accord avec la stratégie subversive qui figure
dans le dossier Confidentiel n°5 élaboré par une équipe
de conseillers pour la Commission de stratégie de la Coordination
démocratique (daté du 30 août 2002), la «
grève civique » de caractère « quasi insurrectionnel
» doit se combiner avec une « grève » dans
PDVSA, le tout servant de « répétition générale
» pour une vaste opération de coup dÉtat appelé
« septembre noir » selon le slogan de la propagande médiatique
imaginé par César Miguel Rondon. (
)
Á court terme, l'un des objectifs des conspirateurs semble être
de créer un climat généralisé de chaos et
dingouvernabilité afin d'obliger le « dictateur »
Chávez à adopter des mesures d'exception ou de violation
de la Constitution bolivarienne, ce qui ouvrirait la voie pour une intervention
militaire et une ingérence directe des États-Unis via
l'Organisation des États américains (OEA) sur la base
de sa Charte démocratique. Il s'agit, il faut le souligner, d'une
bien étrange « dictature » puisqu'elle ne compte
aucun prisonnier politique, qu'elle ne pratique pas la torture ni les
"disparitions" d'opposants et qu'elle garantit une totale
liberté d'expression pour les médias de masse contrôlés
par quelques monopoles privés aux mains de l'opposition putschiste.
Le mensonge médiatique se concentre tout spécialement
dans les principales chaînes de TV privées ; Canal 2 (RCTV),
Venevision (Canal 4), Televen (Canal 10) et Globovision (Canal 33) en
plus de CNN en espagnol qui émet depuis sa centrale d'Atlanta
aux États-Unis.
Ces derniers jours, le modèle suivi par les médias commerciaux
vénézuéliens reprend au pied de la lettre les techniques
de guerre psychologique de la CIA qui furent appliquées jadis
dans d'autres processus de déstabilisation, par exemple contre
le sandinisme au Nicaragua, au Panama et avant cela au Chili.
Carlos Fazio,
ALAI-Amlatina,
10 décembre 2002
***
Les quatre raisons de la grève
1. Depuis le coup dÉtat du 11 avril 2002, qui a représenté
le point culminant de leur pouvoir, les conspirateurs se sont affaiblis
sur deux aspects : dune part, ils ont perdu leur unité
interne en luttant entre eux pour incarner le leadership et le pouvoir.
Dautre part, plus important, ils ont perdu une partie fondamentale
de leur base sociale : les secteurs des classes moyennes.
Les 24 heures pendant lesquelles ils furent au pouvoir pendant le coup
dÉtat du 11 avril 2002 ont suffi pour démontrer
aux classes moyennes quelles avaient été utilisées
comme chair à canon dans un projet de dictature transnationale.
Et les émeutes postérieures, moyennant des «grèves
civiques», ont seulement approfondi lérosion de la
légitimité du clan putschiste, soutenu de lextérieur
par Otto (Troisième) Reich [Otto Reich a été ambassadeur
des États-Unis au Venezuela] et le franquisme recyclé.
2. La seconde raison dun coup dÉtat urgent est lentrée
en vigueur de diverses lois importantes, le 1er janvier 2003, qui touchent
aux intérêts vitaux de lélite économique.
Parmi elles, la Loi de terres qui touche non seulement les grands latifundiaires
du monde rural, mais aussi les spéculateurs immobiliers et les
terrains vagues de zones urbaines ; la Loi des hydrocarbures est encore
plus importante car elle permettrait de démanteler le super-État
de lentreprise pétrolière PDVSA, cest-à-dire
la nomenklatura corrompue du pétrole qui contrôle la vie
économique du pays et qui fait intégralement partie du
projet du nouvel ordre énergétique mondial de George Bush.
Aujourdhui, seulement 20 % des revenus de cette grande entreprise
rentrent dans les caisses de lÉtat ; 80 % figurent comme
« frais de fonctionnement » qui enrichissent les comptes
secrets des bénéficiaires de ce cancer économique.
Le pouvoir de cette caste de voleurs dans le domaine pétrolier
sest affirmé progressivement durant les dernières
décennies. En 1974, 80 % de revenus allaient à lEtat
et eux gardaient 20 % (les « frais de fonctionnement »).
En 1990, le rapport était de 50/50, et en 1998 était atteinte
la proportion de 80/20. Il est logique quils vont lutter jusquà
la mort - de la nation - pour défendre « leur » or
noir.
3. La troisième raison de lempressement des putschistes
senracine dans le fait quils ne sont pas sûrs de pouvoir
gagner un référendum révocatoire. Larticle
72 prévoit trois conditions pour révoquer le mandat du
président :
a) Un nombre qui ne soit pas inférieur à 20 % des électeurs
de chaque circonscription est nécessaire pour quil y ait
convocation dun référendum.
b) La participation au référendum doit être égale
ou supérieure à 25 % des électeurs inscrits.
c) Le nombre des électeurs qui votent pour la révocation
doit être égal ou plus grand que le nombre des électeurs
qui ont élu le président. Comme Chávez a été
élu par 57 % des électeurs, les grévistes devraient
égaler ou dépasser ce vote dans le référendum
daoût 2003.
Il existe une quatrième raison plus grave pour les partisans
du coup dÉtat. Pendant la période pour laquelle
a été élu le président « on ne peut
pas faire plus dune demande de révocation de son mandat
», déclare la Constitution, de telle sorte que léchec
éventuel du référendum éliminerait toute
possibilité institutionnelle de destituer le gouvernement bolivarien.
Dans la phase actuelle du conflit, la nomenklatura du PDVSA et les médias
vénézuéliens sont les deux fronts de bataille intérieurs
où se décide lavenir de lexpérience
bolivarienne. Les conspirateurs, ayant perdu leur noyau putschiste au
sein de Forces armées et une partie de leur base sociale dans
les classes moyennes, la bataille décisive de cette mutinerie
se livre dans ce que la subversion appelle « une grève
active avec une composante pétrolière », cest-à-dire
le contrôle exercé par une caste de voleurs dans le domaine
pétrolier.
Heinz Dieterich Steffan
Rebelión, 7 décembre 2003
***
Lanalyse de la JOC
(...) Lopposition putschiste ne sest pas arrêtée
après léchec du mois davril. La lutte qui
se déroule na pas seulement pour but déliminer
ou de maintenir le président, cest au fond une lutte de
classes pour la défense dintérêts. Dune
part, la classe des travailleurs pour la défense de la Constitution
nationale qui garantit les droits de la majorité et, dautre
part, les puissantes classes nationales et internationales qui défendent
leurs intérêts économiques et politiques.
Les représentants nationaux des classes dominantes sont ceux
qui ont dirigé lopposition au gouvernement de Hugo Chávez
et ont essayé de prendre de façon violente le pouvoir
pendant trois jours au mois davril. En dépit de leur échec,
ils ont planifié un second temps qui pourrait se présenter
de deux manières :
1) Un autre coup dÉtat militaire qui impliquerait aussi
une confrontation civile violente. Bien que la droite ait perdu une
partie de ses cadres militaires appartenant à la haute hiérarchie,
il y a encore des fractures à lintérieur des Forces
armées, et il existe des incitations et des stratégies
pour favoriser cette issue.
2) Lissue institutionnelle. Il sagit dobtenir la démission
du Procureur général de la République et du défenseur
du peuple, sous prétexte dillégitimité et
de partialité, et dacheter les magistrats de la Cour suprême
de justice, qui ont déjà acquitté les militaires
putschistes. Il existe aussi une stratégie qui se développe
pour réformer la Constitution et raccourcir le mandat présidentiel,
et procéder ainsi à un référendum révocatoire
du président (dans une consultation nationale). Cependant, toutes
les enquêtes, y compris celles de lopposition, accordent
la préférence à Chávez.
Ces secteurs des classes moyennes et hautes se sont également
organisés en sappelant eux-mêmes « société
civile », parlant au pays à travers leurs médias
au nom de tous et toutes, en excluant le reste de la population (qui
représente la majorité) de la possibilité de donner
son avis. Ce sont eux qui ont préparé et réalisé
des marches et des manifestations dans la capitale, demandant la démission
des dirigeants des institutions publiques.
Un autre aspect très important est lappui international
donné à la conspiration dans le pays. Il y a assez de
preuves et de raisons qui compromettent directement les gouvernements
des États-Unis et de lEspagne dans les faits qui se sont
produits. Ceux-ci doivent garantir au Venezuela un gouvernement-laquais
qui permette de réaliser au moindre coût leurs ambitions
et leurs projets économiques : assurer lapprovisionnement
dun pétrole à bas coût et ainsi ébranler
lOPEP ; donner libre prise à la Zone de libre-échange
des Amériques (ZLÉA) ; développer dans toutes ses
dimensions le Plan Colombie, consolider les investissements espagnols
(du capitalisme bancaire et entrepreneurial) ; qui plus est, éliminer
un gouvernement dérangeant qui critique les actions militaires
internationales « antiterroristes ». Aujourdhui, les
États-Unis veulent installer au Venezuela un « Bureau de
transition » avec un budget de plusieurs millions auquel ils ont
déjà donné plusieurs noms pour le camoufler.
Les conditions socio-économiques concrètes
Par ailleurs, les conditions socio-économiques du peuple travailleur
continuent dêtre précaires, il ny a pas eu
une amélioration substantielle, malgré les efforts dans
le domaine macro-économique et juridique faits par le gouvernement
national (la Loi de terres, la Loi de micro-financement, la Loi des
coopératives, le programme éducatif des « écoles
bolivariennes », les programmes de formation des jeunes, leffort
pour maintenir les prix du pétrole et donc aussi le budget national,
etc.). Les chiffres du chômage et de léconomie informelle
continuent daugmenter ainsi que ceux de la délinquance.
Avec la libéralisation du dollar, le coût de la vie a augmenté.
Tout cela sexplique par la terrible pression internationale exercée
pour que soient instaurées des mesures économiques néolibérales,
auxquelles sajoutent le manque de volonté politique et
lincapacité des dirigeants du gouvernement actuel, et la
corruption (à tous les niveaux) quon na pas encore
pu éradiquér.
Mais, le processus continue
Cependant, il existe dans le peuple une forte motivation et conscience
en faveur dune participation nécessaire et dune organisation
pour la défense de nos droits, ce qui implique concrètement
la défense de la Constitution.
Dans toutes les villes du pays se sont ouverts de vastes espaces de
concertation et de réflexion du mouvement ouvrier et populaire.
Les militants de la JOC participent à quelques-uns de ces espaces
(...)
JOC (Jeunesse ouvrière
chrétienne)
août 2002
Autres propos sur
Chávez
Chávez, le psychopathe
Chávez a établi un lien profond avec le peuple vénézuélien,
non parce qu'il aurait eu l'intention de construire véritablement
un projet à partir des gens mais, fondamentalement, parce qu'il
est psychopathe. Lorsqu'il déploie son discours démagogique,
il le fait sans âme, sans conviction. À cause de cela,
il a trahi en chemin ses propositions, rompant son lien avec le peuple,
parce que tout ce que fait Chávez il le fait en manipulant (...)
Je crois que le gouvernement est absolument invivable, totalement insoutenable.
Je crois que Chávez n'est plus fiable, non seulement pour ses
adversaires, mais pour ses propres gens, parce qu'il a mis en grave
danger la viabilité du chavisme démocratique après
sa chute ; en ce sens, il faudrait faire une différence très
claire entre, dune part, Chávez et son clan et, dautre
part, une grande quantité de personnes qui le suivent et qui
pourraient occuper une place légitime dans l'éventail
politique, mais Chávez leur a enlevé cette possibilité.
Gerver Torres, économiste
El Nacional, 12 janvier 2003 (Caracas)
***
Un pauvre gouvernement
Le gouvernement de Chávez est un pauvre gouvernement, car inefficace,
corrompu, autoritaire et arbitraire. Ses bonnes actions sont obscurcies
par les violences commises par ses dirigeants, au sein du gouvernement
à commencer par le président lui-même
dans la rue, dans le Parlement, et dans le reste des institutions publiques.
Dans leur ensemble, ils nous font honte, malgré le bon travail
de quelques hauts fonctionnaires (
)
Comme le montre le délabrement économique, la pauvreté
croissante, lasphyxie créée par le chômage
et lapplication anticonstitutionnelle de la TVA, qui pénalise
les plus pauvres dans la même mesure où elle profite aux
riches. Quelle justice sociale !
Manuel Isidro Molina
La Razón, 12 janvier (Caracas)
***
Une relation quasi messianique au peuple
Il se peut quil soit en train dapprendre la démocratie,
mais il nest pas un démocrate formé. Il faut se
rappeler que Chávez vient du monde militaire, et là on
ne débat pas, mais on obéit et on commande. Mais je ne
crois non plus que Chávez soit un dictateur en puissance. Ce
que je crois, cest quil na pas la capacité
de gérer dans les règles démocratiques lénorme
capital de popularité quil a eu à un moment et limportant
capital de popularité quil continue davoir (
)
Au Venezuela, pendant Chávez, les pauvres se sont appauvris bien
davantage. Certains programmes sociaux sont très mal en point.
Chávez continue dêtre une espérance pour les
pauvres, non une solution concrète. Il reste à analyser
pourquoi ces secteurs, après tout ce qui sest passé,
après lappauvrissement le plus fort quils aient connu,
continuent à être si fidèles.
La polarisation politique nous a empêché de voir des phénomènes
comme celui-ci, un phénomène politique de longue haleine.
Un des scénarios possibles est que Chávez ne soit plus
au pouvoir, mais même ainsi il y aura un chavisme fort. Si 30
% de la population joue tout sur Chávez, sans en recevoir de
rétribution matérielle, ils ont donc avec ce personnage
une relation dune autre nature, quasi messianique.
Un exemple symptomatique : il y a quelques jours je me trouvais avec
une dame qui avait un scapulaire sur lequel apparaissait Jésus-Christ,
Simón Bolivar et
Hugo Chávez (
)
Chávez a une capacité considérable de rentrer en
contact avec le peuple. Dans son programme de télévision
et de radio, il parle des personnes qui sont passées par le même
chemin que lui, cest-à-dire quil parle de toi, de
gens comme toi. Il sait qui tu es et il consacre toute une heure à
des gens comme toi. Cela donne une autre relation avec les secteurs
qui nont jamais intéressé le pouvoir. Auparavant,
la relation entre le président et le peuple a toujours été
de haut en bas ; avec Chávez, les gens ont une relation dégal
à égal.
Andrés Cañisalez, journaliste et professeur à lUniversité
centrale du Venezuela
Ideele, décembre 2002 (Pérou)
La déclaration
du Conseil permanent de l'Organisation des États américains
Le Conseil permanent de l'Organisation des États américains
(...) décide :
1. Soutenir pleinement les institutions démocratiques et constitutionnelles
de la République bolivarienne du Vénézuela, dont
le gouvernement est présidé par Hugo Chávez Frias,
et refuser catégoriquement toute tentative de coup d'État
ou d'atteinte portée à l'ordre constitutionnel qui affecterait
gravement l'ordre démocratique.
2. Soutenir énergiquement et de manière non équivoque
le secrétaire général de l'Organisation des États
américains dans son travail pour faciliter le dialogue, qui compte
avec la coopération du Centre Carter et du PNUD, afin que soit
rapidement trouvée une solution pacifique à la crise,
respectant l'ordre constitutionnel et dans le cadre de la Charte démocratique
interaméricaine.
3. Presser le gouvernement du Venezuela et la Coordination démocratique
pour que, dans des négociations de bonne foi, ils atteignent
une solution constitutionnelle, démocratique, pacifique et électorale
dans le cadre de la Table de négociation et des accords, avec
l'aide du secrétaire général de l'Organisation
des États américains.
4. Soutenir le droit du peuple vénézuélien à
élire ses gouvernants en accord avec les normes constitutionnelles
et exprimer d'une façon formelle que toute situation qui contrevient
à l'état de droit et aux institutions démocratiques
du Vénézuela est incompatible avec le système interaméricain
et, particulièrement, avec la Charte démocratique interaméricaine.
5. Insister auprès du gouvernement du Venezuela et auprès
de tous les secteurs de la société pour qu'ils préservent
le libre exercice des éléments essentiels de la démocratie
pour favoriser une issue constitutionnelle, démocratique, pacifique.
et électorale.
(...)
16 décembre 2003
Traduction DIAL.
En cas de reproduction, mentionner la source DIAL.