Enfoncée dans une crise qui a
détruit le niveau de vie de millions de personnes et a même
acculé à mourir de faim les plus déshérités
de ses membres, lArgentine est aussi un pays dans lequel la crise
pousse à une créativité prometteuse et engendre
des forces nouvelles de changement. Cest un tableau densemble
de ce qui naît mais aussi de ce qui nen finit pas de mourir
que nous brosse Daniel Campione, dans un article paru dans ALAI,
17 janvier 2003.
Si jamais tu vois lavenir,
cette fois dis-lui de venir.
La société argentine semble
engagée, un an après les 19 et 20 décembre 2001,
dans une voie qui la situe de façon incertaine entre les réalités
du passé et celles de lavenir. Elle vient de connaître
12 mois particulièrement intenses, porteurs de signes contradictoires
et peu clairs, mais aussi d'événements exceptionnels et
d'innovations.
Si on regarde le pouvoir en place, on a le sentiment, à coup
sur, dune incertitude générale et dune continuité,
en toute impunité, des vieux excès. Un système
de partis effondré, mais personne pour le remplacer. Des institutions
parlementaires discréditées, mais qui votent des lois
dans le sens suivi depuis quelques années, et qui entraînent
notamment des transferts gigantesques de richesses au profit du grand
capital, une Cour suprême qui risque toujours de passer en procès
(collectif ou individuel) et qui continue de bafouer le droit et la
justice dans les jugements qu'elle rend. S'agissant du pouvoir économique,
les banques ont recommencé à recevoir des dépôts,
et les compagnies pétrolières à augmenter leurs
tarifs. Les dollars continuent de partir à l'étranger,
les négociations interminables avec le Fonds monétaire
international se poursuivent, les producteurs d'aliments haussent leurs
prix pour les aligner sur le marché international, pendant que
les entreprises maintiennent le gel des salaires (
) Le gouvernement
sest débattu entre deux tendances : dune part, la
recherche d'un simili-consensus, sans autre ressource qu'un système
d'assistanat qu'il ne maîtrise plus totalement, dautre part,
la promesse d'une « réorganisation économique »
qui reste fondée sur la déférence à légard
du grand capital, sur une contrainte qui oscille entre la brutalité
aveugle et une sélectivité subtile. Il ne tient pas sa
légitimité initiale du vote populaire et, qui plus est,
il ne voit pas comment la retrouver pour le prochain scrutin présidentiel
: avancer les élections générales et reporter les
« primaires » quil a lui-même érigées
en loi, telle semble être la seule stratégie dont il dispose.
Cependant, tous les candidats représentent la continuité
de ce que l'on connaît actuellement (avec ou sans une légère
couche de maquillage) ou cherchent à obtenir un « chèque
en blanc » afin de poursuivre une politique de « capitalisme
éthique », cette fois sans autre soutien qu'une figure
charismatique qui frise le ridicule en permanence [ lauteur
fait ici allusion, semble-t-il, à Raúl Alfonsín,
premier président après la dictature ].
Beaucoup de choses ont changé
Tout semble rester pareil en surface mais, dessous, beaucoup de choses
ont changé. Il suffit de se rappeler quil y a juste un
an les assemblées populaires n'existaient pas, pas plus que les
cacerolazos [ concerts de casseroles, en signe de protestations
]. Le mouvement des piqueteros [ chômeurs pratiquant le barrage
des routes ] n'avait pas l'ampleur et ne jouissait pas du soutien
social que l'on observe aujourd'hui au point que les universitaires
« sérieux » pouvaient annoncer impunément
à lépoque que les piqueteros ne représentaient
pas un acteur social mais une somme de « victimes ». Les
« récupérations d'usine » étaient beaucoup
moins fréquentes et il en était peu question dans les
actualités. On continuait d'identifier principalement les escraches
[ pratiques consistant à se regrouper devant la maison de
personnes ayant gravement porté atteinte aux droits humains sous
la dictature ] aux génocides et à ceux qui en furent
complices, et non à la contestation de tout pouvoir oppresseur.
Sur la scène culturelle, il s'est produit une véritable
explosion de l'information, de la réflexion et des manifestations
artistiques autour des événements survenus dernièrement,
sur tous les supports et sous toutes les formes possibles, des graffitis
à internet, en passant par la vidéo, le théâtre
et les arts plastiques, et toujours sous le signe de l'innovation et
de la participation de nouveaux acteurs. Le cadre urbain à Buenos
Aires a été constamment le théâtre de luttes
au cours desquelles les travailleurs, les piqueteros les étudiants,
les contestataires de tout poil ont occupé ou réoccupé
des espaces et « assiégé » le pouvoir économique
et politique
C'en est fini des mythes post-modernistes que sont
la disparition définitive de la politique de masse, une société
indéfiniment soumise au grand capital. De même en est-il
de la démocratie qui sest résumée en un choix
possible entre deux secteurs dune même élite dirigeante,
avec des programmes plus ou moins identiques et, de toute manière,
voués à rester lettre morte. La preuve est faite de l'inutilité
des « dialogues » manipulés par le pouvoir, au cours
desquels le jeu consiste à dire qu'il n'existe pas d'antagonismes,
que « nous sommes tous Argentins » et que tout peut
se régler par la « participation » à l'intérieur
des limites fixées par les chefs d'entreprise, l'Église
et les dirigeants politiques. Ces « dialogues » ne servent
qu'à donner de l'oxygène aux ONG qui ont besoin d'un grand
nombre de pauvres pacifiques et obéissants pour que l'humanitarisme
qu'elles professent soit rentable
Il est vrai que la mobilisation accuse un recul, qu'il existe des divergences
et des antagonismes, que le pouvoir n'a absolument pas renoncé
à son éternelle tactique consistant à opposer «
modérés » et « extrémistes »,
« pacifiques » et « violents », éventuellement
avec la complicité des organisateurs et des dirigeants des mouvements.
Il est également vrai que les masses organisées et mobilisées,
bien que numériquement importantes, ne constituent qu'une petite
minorité de la population, et qu'il y a d'autres secteurs qui
continuent de suivre la ligne commune définie par le conformisme
invariable, l'individualisme à plein temps, le scepticisme qui
se veut éclairé mais dont les résultats sont paralysants,
la recherche du bien-être dans une consommation réelle
ou symbolique
Un climat social nouveau
Pourtant, il est difficile de nier le potentiel démontré
par les classes pauvres de notre pays, l'énorme volonté
affichée pour construire un lieu de vie différent, la
concentration créative de la haine contre les défenseurs
du règne de l'inégalité et de l'injustice. Les
sensibilités évoluent pendant le processus même,
comme en témoignent clairement les milliers de personnes qui
ont repris dernièrement la militance et la lutte, mettant consciencieusement
fin à des années de repli individualiste pour rejoindre
un mouvement qui, en dépit des souffrances engendrées
par le chômage, l'effritement des salaires et l'appauvrissement
généralisé, ouvre la voie à l'espoir et
a donné naissance à un climat social nouveau. Mais, surtout,
il semblerait qu'est définitivement révolu le règne
de la peur instauré durant la sinistre période de la dictature
militaire, cette impression que la moindre protestation, la moindre
manifestation de désaccord seraient irrémédiablement
battues en brèche, châtiées, effacées des
mémoires. Les classes pauvres ont progressivement appris que
l'exercice du terrorisme d'État n'est pas quelque chose que le
pouvoir peut mettre en pratique à tout moment, que ce dernier
ne dispose pas d'un « bouton rouge » infaillible sur lequel
il lui suffirait d'appuyer pour éliminer ses adversaires. Et
cet apprentissage s'est fait au prix d'une suite de luttes menées
aussi bien par les Mères [ de la place de Mai ] que par les Fils
[ allusion au mouvement HIJOS, mouvement de jeunes à la recherche
des parents disparus ], et qui vont des timides premières
manifestations contre la dictature au combat de rue contre la police
du 20 décembre. Cet affrontement a certes laissé beaucoup
de morts parmi les manifestants, mais aussi l'image indélébile
d'un président qui n'a eu d'autre recours que de fuir devant
la vague populaire irrépressible, et une sensation de joie unique,
bien qu'il porte la marque de la douleur et de la colère.
Quoi qu'il en soit, la question demeure de savoir quelle pourrait être
une solution alternative pour bâtir une force sociale capable
de battre le pouvoir en place, pouvoir qui non seulement ne s'effondrera
pas de lui-même, mais qui conserve entre ses mains les moyens
nécessaires pour essayer d'imposer ses « solutions »
à la crise existante dès qu'il sera parvenu à réunir
un minimum de consensus pour s'engager dans cette voie. Et la solution
à cette carence n'est pas suffisamment simple pour que l'on puisse
penser que le remède se trouve dans les appels à l' «
unité » ou dans la formation d'un quelconque « centre
de coordination » artificiel.
Les forces du changement
Au terme de plusieurs décennies, la gauche argentine a acquis
l'image d'une force rachitique, qui occupe une place marginale dans
la société et dans la politique du pays, dont l'influence
est circonscrite à certaines couches moyennes « éclairées
» des grandes villes, et s'exerce davantage dans le domaine culturel
que sur la scène politique. La tendance est en train de s'inverser
graduellement depuis quelques années et, notamment, depuis 2001.
Une gauche plus pluraliste et multiforme que jamais a gagné le
terrain de la rue face à des forces autrefois enracinées
dans les masses populaires (les deux partis traditionnels, les dirigeants
syndicaux traditionnels) et qui, aujourd'hui, ne peuvent mobiliser que
des clientèles plus liées par leurs intérêts
personnels ou collectifs que par leurs convictions ou leur enthousiasme.
On peut affirmer sans exagération que la rue est désormais
occupée par un rassemblement hétérogène
qui partage, parfois dune manière diffuse, une contestation
radicale de la direction politique du bipartisme, dun pouvoir
économique et des institutions qui sont censées être
les garantes du pouvoir et de la justice. Et cela dans un cadre où
la réappropriation de l'espace public joue un rôle fondamental
puisqu'elle témoigne d'une désaffection pour le poste
de télévision au profit d'une reconquête de nos
rues et de nos places.
Beaucoup de forces qui peuvent s'identifier sans difficulté à
certaines positions de la gauche, du fait qu'elles remettent en question
les bases de la société existante, sont entièrement
nouvelles, non pas en tant qu'organisations mais au regard de l'objet
même de leur action et des classes sociales qu'elles regroupent.
Le tandem constitué par les partis, les syndicats ou les organisations
culturelles est aujourd'hui complètement dépassé
par le mouvement des piqueteros, les assemblées et autres
formes d'organisation et de mobilisation des classes pauvres. Ces derniers
ne respectent pas les schémas classiques, qui intègrent
beaucoup de gens qui n'avaient encore jamais participé à
des actions collectives, et qui peuvent faire en sorte que le nombre
se transforme en force vive, et non en un facteur constant de fragmentation
et de dispersion.
On observe un profond paradoxe : cette gauche en progression résulte
d'une crise qui ébranle la crédibilité de toutes
les organisations politiques de notre pays (y compris celles de gauche,
bien qu'avec moins d'intensité), et d'une remise en question
mondiale des méthodes pratiquées au nom du socialisme
tout au long du XXème siècle. Il importe de dire qu'elle
se trouve à un moment où elle fait preuve d'un important
pouvoir de mobilisation, en même temps que ses idées et
ses organisations jouissent dun très faible prestige. Cette
dichotomie est une source de conflits, et cela se voit.
Les progrès de la gauche aux élections d'octobre 2001
s'expliquent par l'émergence d'une voie antiparti dénommée
« Autodétermination et liberté ». Beaucoup
de ceux qui ont choisi de voter, peut-être pour la première
fois de leur vie, pour des idées de ce type ont opté pour
la solution qui leur semblait la moins liée à la tradition.
Et voilà que quelques mois plus tard, pour compliquer les choses,
cette organisation se trouve aux prises avec un conflit qui ressemble
à une reproduction de la « partidocratie » dans ce
qu'elle a de pire.
Les « piqueteros »
Le mouvement des piqueteros représente la source la plus
importante de la croissance du mouvement populaire parmi les travailleurs
aujourd'hui au chômage, une forte tendance à la radicalisation
de la remise en question du système et des formes d'organisation
novatrices, avec une forte composante de démocratie directe,
de rejet des formes de représentation qui sont la clé
de voûte de la domination politique
Mais on y retrouve la
tendance à la division de la gauche, et il est dirigé
dans une grande mesure par des partis qui vont du maoïsme au trotskisme
en passant par le nationalisme radical, et qui conjuguent les vertus
de discipline et de ténacité avec les vieilles tares de
l'avant-gardisme et la tendance à détruire ce que l'on
ne peut contrôler
La lutte entre les idées neuves
qui n'en finissent pas de s'affirmer et les idées anciennes qui
n'en finissent pas de mourir ne se fait pas seulement entre classes
opposées, mais aussi parmi ceux qui aspirent à construire
une nouvelle société. Et le spectre de la fragmentation
permanente apparaît comme le symptôme de phénomènes
beaucoup plus complexes que la mesquinerie et le sectarisme d'une poignée
de dirigeants.
De toute manière, le mouvement des piqueteros semble s'orienter
rapidement vers une radicalisation de ses idées mais aussi de
ses méthodes. Parallèlement, plus ou moins, avec la rébellion
du 20 décembre, ce qui ressemblait à une large majorité
(groupes liés à la Centrale des travailleurs argentins
- CTA - et au Courant pour la lutte des classes et le combat) s'est
transformé en une minorité évidente, du moins si
l'on en juge par la capacité de mobilisation observée
dernièrement, et ceux qui progressent sont ceux qui, avec une
lucidité variable, rejettent toute conciliation et l'abolition
définitive de l'utilisation des « bases » à
des fins de manipulation.
Les assemblées populaires
Les assemblées populaires ont peut-être perdu en nombre
de participants, mais elles ont gagné en qualité. Elles
ont étendu leur « juridiction » aux arts et à
l'action culturelle en général, elles ont occupé
des espaces qu'elles considèrent désormais comme un acquis,
elles ont approfondi les initiatives de solidarité réciproque
et active avec les manifestations de piqueteros et les travailleurs
en lutte, et elles s'efforcent toujours d'élaborer une nouvelle
« vision du monde » pour cette « classe moyenne »
qui a su être le bastion du système social et qui ne cesse
aujourd'hui de grossir les rangs de ses critiques. Le slogan «
Piquete y cacerola : la lutte est la même » est une
des meilleures consignes que l'on puisse entendre à une époque
qui en produit à foison.
Les travailleurs en activité
Qu'en est-il des travailleurs en activité ? De temps à
autre, ils se distinguent par une absence bruyante, qui annonce peut-être
une nouvelle entrée en scène. Noyée sous la bureaucratie,
la Confédération générale du travail (CGT)
a perdu de sa capacité de mobilisation et même de prise
de position publique face à tel ou tel problème, sans
que cela ait profité à la CTA ni à personne. Les
fonctionnaires et enseignants eux-mêmes, qui étaient les
plus actifs ces dernières années, ne se détachent
pas du lot, se contentant de participer occasionnellement à des
manifestations qu'ils ne contrôlent pas ou à des conflits
très ponctuels. La récupération d'entreprises par
les travailleurs constitue une démarche plus qu'intéressante,
y compris par le débat qu'elle suscite entre des formes qui visent
essentiellement à préserver la source d'emplois elle-même
et celles qui traduisent une opposition claire au pouvoir patronal en
général. Mais, plus globalement, elle touche quelques
milliers de personnes dans tout le pays. Les groupes « antibureaucratiques
» demeurent, jusquà présent, un phénomène
marginal sans possibilité de disputer la direction du mouvement
ouvrier, que ce soit à l'intérieur ou à côté
des organisations syndicales traditionnelles. Tout indique que la culture
de la défense, individualiste, induite par un taux de chômage
très élevé, celle qui privilégie la préservation
des postes de travail, reste forte. Cette évolution s'accompagne
d'un discrédit hors du commun pour les dirigeants syndicaux qui,
encore plus que dans la sphère politique, ne sont pas facilement
disposés à faire le tri, parmi eux-mêmes, entre
les bons et les mauvais. Par leur action, ils répriment le mouvement
syndical et font barrage aux propositions nouvelles.
En résumé, plusieurs vieilles formules demeurent d'actualité
: « Le nouveau nen finit pas de naître et lancien
refuse de mourir. » Et cette coexistence forcée des
uns et des autres n'empêche pas l'apparition d'entreprises créatives
et novatrices, à côté de pathologies anciennes ou
nouvelles nées de la décomposition d'un ordre historiquement
dépassé mais encore présent dans les faits. L'ignominie
et le sublime se trouvent ainsi mêlés, mais aucune force
extérieure, aucun projet supérieur ne viendra les séparer.
Seules la lutte sociale, la transformation culturelle, l'imagination
collective peuvent jeter les bases d'un ordre nouveau. Il faut pour
cela avoir le courage de penser et d'agir indépendamment de ce
que nous dictent les puissants, en dehors du cadre dans lequel ils veulent
inscrire le débat, et dans le souci permanent de repousser les
limites du « possible ». Nous sommes encore sous l'influence
de la sagesse populaire qui dit qu « il n'y a pas de
solution », ou du conseil des puissants selon lequel «
la raison l'emportera tôt ou tard », et même
des appels insidieux à l'apaisement sous peine de voir arriver
« quelqu'un » pour rétablir l'ordre.
Il faudra beaucoup plus de « déraison », beaucoup
plus d'audace que ce que l'on a pu voir jusqu'à présent.
Ne serait-ce que pour que tout le monde comprenne que, parmi les ennemis
à abattre, l'énorme pouvoir du grand capital est celui
qui commande à tous les autres
Et, à cet égard,
il n'y a de vrai combat que si on reconnaît le caractère
et la taille de ladversaire, ce qui ne permet pas une «
attaque frontale » rapide et définitive, mais qui ne permet
pas non plus de se dérober ni, encore moins, de vivre pacifiquement
avec l'ennemi. Ce qu'il faut, c'est une force sociale qui ait l'ampleur,
la cohésion interne et la lucidité nécessaires
pour le combattre, ce qui n'est pas le cas. On naidera pas à
la bâtir en faisant des déclarations davant-garde
ou en faisant comme si le loup nétait pas là. Le
défi est énorme, les difficultés ne manquent pas,
il faudra du temps pour y faire face. Il n'y a plus une seconde à
perdre.
Traduction Dial.
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