Les droits des peuples indigènes
sont gravement mis en cause en Colombie. Nous publions ci-dessous le
texte de la communication écrite présentée conjointement
par le Centre Europe-Tiers Monde (organisation non gouvernementale dotée
du statut consultatif général) et lAssociation américaine
des juristes (organisation non gouvernementale dotée du statut
consultatif spécial), au Secrétaire général
de la Commission des droits de lhomme de lONU. Cette communication,
portant la date du 31 janvier 2003, sinscrit dans le point 15
(questions autochtones) de lordre du jour provisoire de la 59ème
session de la Commission des droits de lhomme (17 mars-25 avril
2003).
Alors que limminence dune guerre
contre lIrak accapare lattention internationale, dautres
conflits graves passent au second plan. Cest le cas notoire de
la Colombie, un pays victime depuis plus de 40 ans dune guerre
civile quil semble impossible de résoudre.
Dans ce pays sud-américain, meurent quotidiennement 20 personnes,
dont 15 sont assassinées à leur domicile, leur lieu de
travail ou dans la rue, toujours désarmées. Depuis trois
ans, on compte un millier de personnes déplacées par jour,
parmi lesquelles un fort pourcentage de membres de communautés
indigènes : ils constituent 12 % des déplacés,
alors que la population indigène dans son ensemble ne représente
approximativement que 0,6 % de la population totale du pays .
Préoccupées par cette situation, les communautés
indigènes, en réunion le 22 août suivant lentrée
en fonction du président actuel Alvaro Uribe Velez, ont présenté
un document dans lequel elles demandent létablissement
par le nouveau gouvernement dune politique respectueuse des peuples
indigènes. Jusqu'à maintenant, il ny a pas eu de
réponse écrite de sa part, mais celui-ci montre des signes
clairs quil ne sintéresse pas à la protection
des peuples indigènes de Colombie, comme lillustrent les
faits suivants :
La Colombie se trouve au carrefour des mégaprojets et des investissements
continentaux prévus par le Plan Puebla Panama (PPP), le canal
Atrato-Truendo (et/ou Atrato-San Miguel ) et de lInitiative dintégration
de linfrastructure régionale dAmérique du
Sud (IIRSA). Ces complexes qui uniront lAmérique latine
avec les États-Unis prévoient dinterconnecter non
seulement les réseaux routiers et les voies fluviales, mais aussi
les réseaux électriques.
Cest à cause de ces mégaprojets que le gouvernement
actuel, comme son prédécesseur, a lobjectif déliminer
les droits culturels, organisationnels et territoriaux des peuples indigènes,
qui constituent une entrave à leur mise en uvre. Cest
dans ce sens quil ferme les espaces de concertation et de participation,
par le biais de réformes institutionnelles.
En matière de droits de lhomme, le gouvernement actuel
na pas donné suite aux mesures de protection ordonnées
par la Commission interaméricaine des droits de lhomme,
dans diverses situations telles que celles du peuple Embera Katio du
Haut Sinu, des communautés indigènes, noires et paysannes
du Haut Naya (limite entre les départements du Valle et du Cauca)
; il na pas pris de mesures pour éviter les massacres,
silencieux mais récurrents, dont est victime le peuple Kankuamo
de la Sierra Nevada de Santa Marta. La derniere manifestation en date
du véritable ethnocide dont ce peuple fait lobjet (plus
de 150 assassinats ces dernières années) est lassassinat
de quatre membres de la communauté par un groupe paramilitaire
établi dans la région en toute connaissance de cause des
autorités militaires, dans le village dAtanquez, le 8 décembre
2002. Pendant ce temps, la disparition forcée du dirigeant du
peuple Embera Katio, Kimi Pernia Domico, continue en toute impunité,
comme également les autres 153 assassinats dindigènes
enregistrés uniquement au cours de lannée 2002.
Le processus de constitution, damplification et de régularisation
des réserves indigènes est suspendu, malgré le
fait quun nombre considérable de demandes a déjà
obtenu tous les éléments préalablement requis à
lenvoi des demandes. Toutes ces mesures visent à freiner
la légalisation des territoires indigènes malgré
le fait que ces droits sont déjà reconnus par la Constitution
politique.
De cela, il ressort clairement que la politique dinvasion des
territoires indigènes va être légalisée,
tout en utilisant laction de groupes paramilitaires pour parvenir
à cette fin : il est en effet de notoriété publique
que, dans diverses régions du pays, ces groupes cherchent à
déloger, grâce à la colonisation, les communautés
indigènes pour faciliter par la suite les processus dexploitation
de ressources, de monocultures et la réalisation de mégaprojets.
Dans ces conditions la violence a continué dêtre
rentable comme moyen dévacuation des communautés.
Cela sétait déjà produit durant la conquête
espagnole, et de nouveau lors des guerres civiles du XIXème siècle
et de la période de « la Violencia » de 1946 à
1958, période durant laquelle 2 millions de personnes furent
déplacées et 200 000 assassinées, cependant que
se répandaient les cultures de canne à sucre et de coton,
et quaugmentaient les prix du café.
La région du Magdalena Medio fut la zone pilote de ce type de
déplacement, causé par la construction de la dénommée
« Route de la Paix » dans les années 80. Ce modèle
sest appliqué ensuite et perdure aujourdhui dans
les zones stratégiques : Atrato, fleuve Meta, Putumayo, future
autoroute Uraba-Venezuela, projets de grands barrages et zones pétrolières.
Le canal interocéanique Atrato-Truandó (variante choisie
par lÉtat colombien) et/ou Atrato-Cacarica-San Miguel (variante
proposée et préférée par les États-Unis)
constitue le lien entre le PPP et lIIRSA, cest un projet
stratégique gigantesque qui répand autour de lui la violence
sur les populations dascendance africaine, les indigènes
et autres peuples de la région du Choco - et qui dernièrement
affecte également les indigènes Kuna (Tulé) sur
le territoire frontalier du Panama : à la mi-janvier 2003, 150
paramilitaires colombiens ont attaqué deux villages de la région
du Darien, Paya et Pucuro, torturant et massacrant 5 caciques indigènes,
enlevant deux reporters états-uniens et un canadien (La Prensa,
Panama,21 /1/2003).
Le fleuve Meta a un rôle prépondérant dans un projet
dorigine japonaise qui fait maintenant partie de lIIRSA,
visant à transporter les marchandises de Bogota jusqu'à
lOrénoque et de là à locéan
Atlantique ou à lAmazonie. Les plans officiels se proposent
de privatiser le fleuve et prévoient un port sur la réserve
indigène Achagua, lun des quelques territoires que les
grands propriétaires nont pas dominés.
Le département du Putumayo, avec son fort pourcentage de population
indigène, dont le territoire est quadrillé par des concessions
pétrolières, forme la sortie nord-occidentale de laxe
fluvial Amazone-Rio de la Plata, qui vise à relier ce département,
par des canaux et des drainages, à Buenos Aires, Montevideo et
lembouchure de lAmazone et par le biais dune autoroute
reliant la côte Pacifique. Cest le projet le plus ambitieux
de lIIRSA.
Dans le département dArauca, où règne actuellement
létat dexception, le peuple Uwa dénonce
la reprise contre sa volonté de lexploitation pétrolière
sur ses terres ancestrales.
La défense de la terre, qui est à la fois la défense
de leur vie, a entraîné lassassinat, la torture,
la disparition et le déplacement de membres de communautés
indigènes sur tout le territoire national. Un communiqué
de presse du 27 mars 2002 du Bureau en Colombie du Haut Commissariat
des Nations unies pour les droits de lhomme avertit que les peuples
indigènes de Colombie sont menacés dextermination
dans les 10 années à venir si des mesures de protection
ne sont pas prises.
Recommandations :
Le Centre Europe-Tiers Monde et lAssociation américaine
de juristes souhaitent que la Commission des droits de lhomme
uvre aux dispositions suivantes :
- Demande au gouvernement colombien de faire toute la lumière
concernant limpunité des assassinats sélectifs et
des déplacements forcés, en particulier, dans le cas de
Kimi Pernia Domico, séquestré il y a plus dun an
sans que ne soit faite denquête, et quil prenne les
mesures nécessaires pour poursuivre en justice les responsables
;
- Demande au gouvernement colombien de promouvoir, de respecter et de
faire respecter les droits à la vie, à la culture et au
territoire des peuples indigènes ;
- Demande au gouvernement colombien de mettre fin à limpunité
face aux exactions connues de groupes paramilitaires dans la région
de Valledupar dont est victime le peuple Kankuamo de la Sierra Nevada
de Santa Marta et de faire respecter le droit du peuple Uwa à
son intégrité territoriale et culturelle, en faisant cesser
lexploitation pétrolière contre sa volonté
;
- Demande au Rapporteur spécial sur la situation des droits de
lhomme et des libertés fondamentales des peuples autochtones
de se rendre en Colombie pour faire une étude sur la situation
des peuples autochtones de ce pays.
Traduction Dial.
En cas de reproduction, mentionner la source Dial.