Nous
publions ci-dessous la quasi-totalité de la lettre circulaire que
Jean Loison, prêtre français vivant depuis plus de trente
ans au Nicaragua, adresse régulièrement à ses connaissances.
Elle donne un aperçu de la vie au Nicaragua à partir des
situations concrètes auxquelles lauteur est mêlé.
Jean Loison travaille dans une école dinfirmières
en même temps quil est chargé de paroisse à
Estelí. Sa lettre est datée du 20 mars, puis du 15 au 28
avril 2003.
La pression des Etats-Unis
Lancien président nica, Arnoldo Alemán,
qui a terminé son mandat fin 2001, après avoir volé
comme jamais auparavant un président navait volé
(fortune totale estimée à la suite de ses mandats : 250
millions de dollars, dont 100 millions provenant de largent blanchi),
avait réussi à se faire élire président
du Parlement, bénéficiant de limmunité parlementaire,
dont il avait grand besoin. Son successeur, Bolaños, ancien vice-président
dAlemán, a vu monter sa popularité en flèche
en osant déclencher un processus qui a abouti à la levée
de limmunité parlementaire dAlemán et à
le chasser de son poste au Parlement pour, enfin, le faire mettre en
garde à vue dans son propre domaine (une immense propriété
campagnarde), pour la durée de son procès (très,
très lent). Dans sa « prison », Alemán
reçoit ses coreligionnaires, fête son anniversaire, appelle
et se fait appeler ; et, sans trop de difficultés, dirige son
parti et anticipe déjà les scénarios de la campagne
présidentielle de 2005. Mais quand même, sattaquer
ainsi à la corruption du président sortant (et ex-compagnon
de formule), cétait du jamais vu, non seulement au Nicaragua,
mais en Amérique centrale. Ceci dit, très rapidement,
on sest aperçu que si les choses avançaient dans
ce sens, cétait par la volonté des représentants
locaux de ladministration nord-américaine. Cest vrai
: sans les Etats-Unis, qui avaient besoin dun exemple pour lAmérique
centrale, Alemán serait encore président du Parlement
et continuerait ses méfaits. Et si le processus ne va pas plus
loin que la prison de luxe, cest que les Etats-Unis ne font plus
pression : ils sont satisfaits ainsi.
Cest bien aussi ce qui sest passé au début
de lannée, quand le président, sous linsolente
pression des États-Unis et du FMI, a dû opposer son veto
au projet du budget 2003 quil avait pourtant lui-même approuvé.
Et donc pour obéir et diminuer les dépenses de lÉtat,
ce sont comme dhabitude la santé, léducation,
les routes, qui ont fait les frais, non les salaires exorbitants des
hauts fonctionnaires (
)
Le néolibéralisme vu depuis
la périphérie
La santé et léducation
sont toujours les laissés-pour-compte chaque fois que lon
parle des fameux ajustements ou de la dette à payer. Voici quelques
faits pour vous demander sil est possible de faire encore moins
en ce domaine :
Cette année, en février dernier, aussitôt faite
la rentrée scolaire, le mi-nistère de léducation
reconnaissait que 860 000 enfants (population totale nica : 5,2 millions)
étaient absents de lécole primaire, 40 000 de plus
quen 2002, tous pour difficultés économiques de
la famille. En fait lécole publique nest pas entièrement
gratuite : il faut payer linscription, les examens, le carnet
de notes, même les balais et les produits dentretien, et
pour ceux qui vont à lécole le soir : la lumière.
Lun dentre vous, avec ses petits moyens, soutient une école
privée « conscientisée » qui sest
donné la tâche de chercher, dans les quartiers dune
petite ville voisine dEstelí, les enfants qui par raison
de pauvreté ne sétaient pas inscrits. Plusieurs
ados ont repris le chemin de lécole ! Pour référence :
le Nicaragua investit 70 dollars par an et par étudiant (le Honduras
200 dollars et le Costa Rica 700 dollars).
À lécole dinfirmières/rs, les cours
ont maintenant lieu du lundi au jeudi pour que les élèves
puissent avoir une fin de semaine prolongée chez eux et dépensent
moins pour leur alimentation.
Les élèves en pharmacologie ont de la difficulté
à résoudre les petits problèmes mathématiques
de la pratique hospitalière. Exemple : le médecin prescrit
280 000 U de pénicilline. Vous utilisez un flacon de 4 000
000 U que vous diluez dans 10 cc. Combien de cc mettezvous dans
votre seringue ? La directrice ma demandé de donner 4 heures
de calcul par semaine pour « rafraîchir » les connaissances
de lécole primaire. Ce faisant, jai fait des découvertes
(et la directrice également) : certains élèves
écrivent 200 80 000 pour écrire 280 000. Dautres
enlèvent un ou plusieurs zéros à 4 000 000.
Alors je fais des statistiques : 2 semaines après la rentrée
scolaire en mars dernier, 85 % ne savaient pas faire une addition avec
calculette (puisquil faut disposer les points avec les points
etc.). Après 16 heures de classe de calcul (cinq semaines après
la rentrée), le pourcentage sest amélioré
à 80 %. Mais quand on a passé lâge sensible,
cest difficile de redresser.
Je leur ai dit en colère la vérité (devant une
collègue qui assiste à mes classes) : « Vous
ny êtes pour rien dans ces résultats. Cest
tout le système éducatif quil faut revoir. Pourquoi
les instits vous ont laissés passer dans les classes supérieures
quand vous étiez en CE2 ou CM1 et ainsi de suite jusquà
cette première année décole dinfimières/rs
(niveau première année duniversité) ?
Et comme tout est pourri par le fric, je sais très bien quen
janvier prochain, vous allez faire un cours dété
payant et
4 heures de présence suffiront pour « apprendre
» ce que vous ne savez pas encore malgré 12 h de classe.
Cest de la prostitution. »
Ce nétait pas très gentil pour ma collègue
qui a besoin de ces cours dété, comme mes autres
collègues, pour boucler leur budget, mais avec quels résultats pour
les élèves ? Un ami médecin ma consolé
: « les cours dété maintenant,
cest pareil en médecine ». Une autre collègue
(licence en soins infirmiers, elle vient de sinscrire pour un
master) a excusé les élèves : « Pourquoi
leur enseigner les additions puisque dans la pratique infirmière
ce sont les règles de trois qui sont nécessaires et non
les additions ! »
Aucune supervision depuis 13 ans !
Comme je vous lavais écrit une fois, les universités
se multiplient même dans un simple garage ou pendant les heures
libres dune école primaire ou secondaire, sans quil
y ait le moindre contrôle technique. Dailleurs dans mon
école dEtat, je nai eu aucune supervision depuis
13 ans. Une université privé (donc payante) dEstelí
qui offre un éventail assez large de carrières, avait
inauguré celle de journalisme. Un de mes amis a été
embauché pour le premier semestre. Mais, sapercevant après
deux mois quil ny avait pas de programme détudes
et que la spécialité navait pas été
homologuée par le ministère, et après plusieurs
entrevues avec le recteur, qui lui assurait chaque fois que « ça
se fera », il a fini par renoncer à son poste : il
ne voulait pas être complice de cette situation : 1) si la carrière
devait être interrompue par manque délèves
suffisants pour garantir la rentabilité, ils nétaient
pas remboursés, 2) le programme avancé par le recteur
était copié dun site internet et navait aucune
prise sur le contexte local, 3) le programme en question était
conçu pour des études de quatre années à
plein temps. Or il sagissait là des cours du samedi (exactement
comme à lÉcole dinfirmières qui délivre
les mêmes diplômes aux étudiantes du samedi
- payant - quà ceux qui sont à plein temps). Au
lendemain même de sa démission, un autre enseignant a été
recruté
Dans tout le Nicaragua, il y a des villages isolés
ou éloignés des grands centres. De fait, aucun médecin
ny est présent. La prise en charge et les médicaments
sont donc à la charge dinfirmières ou plutôt
dauxiliaires infirmiers (9 mois détudes). Sans doute
poussé par une Fondation ou une ONG qui propose de largent,
le ministère de la santé (MINSA) vient de juger nécessaire
la formation de ce personnel qui a à prendre des décisions
et qui doit utiliser un certain nombre de médicaments «
essentiels ».
Cest pourquoi, il y a un mois jai été envoyé
à un séminaire pour étudier avec 30 autres personnes
la faisabi-lité et léventuelle mise en place dun
projet de formation pour le personnel en question. Très rapidement
nous avons laissé entendre que ce projet était un mensonge
et une hypocrisie de plus, probablement pour sauver la face devant tel
ou tel organisme qui a promis des fonds. En effet depuis 5 ans environ,
le MINSA nembauche personne. Il sentend avec des organismes
au service du FMI qui mettent en uvre des programmes (par exemple,
conseils mère-enfant pendant la première année
seulement, contraception ou allaitement maternel, etc.) pour quelques
années. Ces organismes embauchent les infirmières avec
des contrats de 6 mois. Alors quel sérieux dans la formation
si ce personnel change, ou est susceptible de changer dans les mois
qui viennent ? Où le MINSA trouvera-t-il des superviseurs
à plein temps et formés, sil nembauche plus
depuis des années? De plus, depuis janvier, le ministère
na pas donné de médicaments pour les programmes
des centres de santé : épileptiques, insuffisants cardiaques,
asthmatiques
Seulement pour hypertendus et diabétiques.
On va donc former des gens pour prescrire des médicaments
inexistants.
Trois petites villes de mon département offrent un triste panorama
: Malpaisillo, Dipilto et Telpaneca. À Malpaisillo 26 % seulement
des familles verront leurs enfants terminer lécole primaire.
Tandis quà Dipilto lanalphabétisme est de
39 % et à Telpaneca de 42 %. Étant donné quen
Amérique latine un nombre important denfants font journée
double (travail-école), laugmentation du chômage
provoque un accroissement des heures de travail de ces enfants, ou tout
simplement labandon de lécole : plus danalphabétisme
à court terme. A Malpaisillo actuellement 6 % a un travail stable
et 90 % sont au chômage. A Telpaneca 4 % a un emploi stable et
72 % est au chômage.
En 1999, les organismes internationaux avaient laissé entendre
que le Nicaragua pouvait briguer lentrée au « Club
des Plus Pauvres du Monde » (très populaire) et ainsi
profiter de mesures plus favorables. Alemán et les évêques
avaient célébré la misère de leur peuple
beaucoup trop tôt, puisque, 4 ans plus tard, on attend toujours
dêtre reçu à lexamen de passage. Au
fond cétait la carotte ! En réalité, il faut
passer par des mesures dajustement supplémentaires. Il
faudra par conséquent, et une fois de plus, quil y ait
encore moins dinvestissement en éducation, en santé,
que lélectricité soit encore plus chère,
ainsi que leau, les transports
et que le programme social
du gouvernement soit réduit à moins que zéro. Déjà
la facture correspondant aux ajustements de 2001 représentait
27 % des impôts, 80 % des dépenses en éducation
et 120 % en santé.
Le cas de Rosa
Il y a quelques semaines, lopinion
publique (même internationale) a eu le loisir dapprendre
et suivre la bataille que livraient au Nicaragua les parents dune
fillette de 9 ans, violée et devenue enceinte, pour réussir
à ce que leur fille puisse avorter, et en même temps, tous
les efforts du ministère de la famille, de la hiérarchie
catholique et de madame la ministre de la santé publique, pour
tenter dempêcher linterruption de la grossesse.
Les parents et la fille étaient allés au Costa Rica pour
travailler, comme saisonniers, à la récolte du café.(1)
Cest là-bas que « Rosa » a été
violée et infectée de deux maladies vénériennes.
En plus, avant le viol, elle subissait les effets de la malnutrition.
Finalement lavortement a eu lieu dans une clinique privée
de Managua. La plupart des médecins concernés et la grande
majorité des opinions ne niaient pas la gravité dun
avortement, mais ils voyaient davantage menacée la vie de la
fillette : « Ne pas pratiquer lavortement, cétait
assassiner lenfant », disaient-ils en substance, car
lutérus naurait pas évolué à
la même vitesse que le ftus. Rosa navait pas encore
eu ses premières règles et son développement physique
montrait bien quelle navait pas encore tout à fait
commencé son adolescence. Il y aurait eu très probablement
un avortement spontané aux conséquences dramatiques, un
peu ce qui se passe avec une hémorragie dune grossesse
ectopique.
« Nous voulons
nous aussi être excommuniés »
Les évêques défendaient
la vie (probablement impossible) du ftus, mais ils ne considéraient
pas la vie de lenfant-mère. Plus encore, ce qui horrifiait
la grande majorité des gens, cétait le langage froid,
légaliste, encyclopédique des évêques (et
des autorités qui ne voulaient pas safficher contre), tels
les accusateurs hypocrites de la femme adultère dans lÉvangile.
Après leur prise de position franchement en faveur du parti libéral
au pouvoir lors des deux dernières élections présidentielles,
après sêtre empêtrés sans pudeur dans
des défenses publiques de fonctionnaires corrompus, tels Alemán
et Byron Jerez (Direction générale des impôts),
les évêques nicas, en brandissant lexcommunication,
se situaient une fois de plus à côté de la plaque.
Pendant ce temps, 25 000 signatures arrivaient à la nonciature
de Madrid (et normalement ensuite à la hiérarchie nica)
après être parties dinternet et dEspagne, déclarant
so lidairement : nous navons que faire dune communion avec
une telle Eglise, « nous aussi, nous voulons être excommuniés
». Un article de journal nica titrait : « Le
visage de Dieu nest pas celui de la hiérarchie. »
Partout il a été reproché : Pourquoi vous nexcommuniez
pas le violeur ? Pourquoi nexcommuniez-vous pas Alemán
lui qui, indirectement, a tué beaucoup denfants en les
privant de nourriture ou de médicaments ? Autrement dit
vous êtes obnubilés par le droit des ftus à
la vie, mais vous oubliez le droit à la vie des déjà-nés.
Les Évêques
du côté de la corruption
Lancien président Alemán
est donc en prison (même si elle est dorée) et, malgré
la corruption régnante, il na pas encore obtenu son élargissement
(il est en garde à vue depuis décembre 2002). Lun
de ses ministres, Byron Jerez (ancien directeur de la DGI), un autre
corrompu de haut vol, est lui aussi en prison. Pour ce dernier, le pavillon
de la prison publique a été entièrement « remis
en état » (air conditionné, salle de bain,
télévision par câble), et par ailleurs, sa famille
continue à utili-ser une énorme résidence dont
on sait, moult preuves à lappui, quelle a été
construite avec des fonds de la communauté internationale destinés
aux gens lors de lOuragan Mitch, en 1998.
Or la hiérarchie catholique, à plusieurs reprises et sans
aucune pudeur, a intercédé publiquement pour eux. Là
encore tollé général pendant des semaines : « Mata(2)
scandalise », titre un journal, « Les évêques
sèment la méfiance et le discrédit »
titre un autre. Une colonne hebdomadaire, dun style assez saignant,
en titrant laconiquement « LÉvêque »,
dit ceci : « Les prisons sont pleines de miséreux,
dans des cellules insalubres, saturées. Lévêque
ny descend pas. Ce royaume de morpions et de gale nest pas
son royaume. Sa mission se dilue en vanités. Loin des humbles,
quils sont presque tous. Importent davantage les intrigues de
palais. Sa mission est de veiller pour les ri-ches. » Tristesse,
déception, incompréhension généralisée.
La conclusion qui simpose
Rapidement la conclusion sest imposée
: les marques dappui en faveur dAlemán et ses amis
de la part des évêques obéissent à de multiples
faveurs que la hiérarchie a reçues du gouvernement antérieur.
Cest plus quévident.
Les évêques se défendent : « Il y
a un plan, un complot contre lÉglise. Cest prévu.
» Mais qui peut croire cet argument en Amérique Latine
? Lévêque dEstelí sen prend aux
valeurs qui nexistent plus : « Nous navons
même pas le droit de manifester un peu de sens humanitaire.
» Allusion à la compréhension que réclame
lévêque en faveur de Jerez : le fils a besoin de
son père. Aussitôt les réactions : « Et
dans les prisons il y a de nombreux pères de famille, mais personne
nintervient pour eux. »
Imaginez dans les médias le nombre darticles, de commentaires
dans la page des lecteurs, et de
caricatures. Je cite une de celles-ci
manifestement inspirée dune parabole bien connue : Un homme
descendait de Jérusalem à Jéricho
donc un
homme « victime de la corruption » est étendu sur
la route. Passe lévêque dEstelí qui
lenjambe en disant : « Je serais ravi de taider,
mais en ce moment même je suis pressé : il faut que
je dépose une lettre pour quon libère un de ceux
qui tont attaqué. » Deux autres caricatures
du même auteur : lune représente le cardinal Obando
avec une bouteille de rhum (si populaire que le Nica la reconnaît
aussitôt). Le mot rhum de létiquette a été
changé par politique (la drogue du cardinal). Lautre
caricature montre celui-ci dans le même lit que Daniel Ortega
et Alemán (tous dans les mêmes draps). Un article paraît
souligner ce dessin : Autant pour Obando que pour Ortega, le bien-être
des petites gens et lamour de la patrie ne leur enlèvent
pas le sommeil.
Or ledit caricaturiste, qui écrit dans un journal de grande circulation
nationale, fait partie de la chorale de ma paroisse. Je ne lui avais
fait aucune allusion à ses dessins mordants. Comme bon français,
je pensais que chacun a droit dexercer son métier, dautant
plus quil sagit dun métier dexpression
didées ou de reflets de la réalité. Mais
pour lévêque dEstelí, comme le dit une
autre caricature : « Qui me critique, critique lEglise
; et qui critique lEglise, critique Dieu lui-même ».
Alors lévêque ma donc dit en substance : « Comment
pouvez-vous laisser en place un tel individu ? Expulsez-le
des structures de la paroisse (non de la paroisse même, mais de
la chorale). »
Deux semaines sont passées sans que je sache comment faire. Un
premier article est paru dans la presse. Puis, cest le caricaturiste
lui-même qui ma dit : « Il vaut mieux que
vous mexpulsiez. De toute façon cela ne troublera ni ma
foi, ni ma profession. »
Cependant, quelques semaines plus tard, je nai pas été
étonné que lévêque me demande de changer
de paroisse. Bien sûr, cétait à moi de comprendre
les raisons. La culture de lopprimé fait que personne,
pas même un évêque, ne dit les choses en face. Cest
donc la culture, mais cest aussi une manière de respecter
son interlocuteur. Pour un Européen, cest très déconcertant.
Comment voulez-vous que je puisse me défendre puisquil
sagit de non-dits ?
À mon insu, les toutes premières personnes au courant
de mon départ (par le biais de secrets non tenus par les collègues)
nont pas tardé à pla-nifier des réunions
et des visites stratégiques. Ils reliaient spontanément
mon départ à ma responsabilité dans laffaire
du caricaturiste, pour ne pas lavoir mis moi-même à
la porte plus tôt. Alors, avant que la presse ne se mêle
de laffaire, lévêque ma dit : «
Annulons votre transfert. »
Dans tout cela, dit un diplomate et juriste : « La position des
évêques me rappelle celle du Vatican vis-à-vis de
Pinochet quand il était en Angleterre : le sort de lassassin
était plus important que celui des assassinés. »
Et dire quaujourdhui cest le Vendredi-Saint
Nouvelles des projets
[Pour mieux comprendre certains passages
ci-dessous, il faut savoir que lauteur a lancé un programme
de construction de maisons, incluant la participation et lentraide
solidaire des gens eux-mêmes, à la suite de louragan
Mitch qui avait fait des dégâts considérables dans
le pays. Des aides peuvent lui parvenir par le biais du CEFAL (Comité
épiscopal France Amérique latine), 2, rue Abbé
Patureau, 75018 Paris]
Vous avez reçu en juillet dernier - ou quelques jours plus tard
- un petit album qui parle des « chantiers » qui
fonctionnent grâce à votre solidarité. Jaimerais
vous remercier personnellement. Mais je sais au moins que ceux qui passent
par le CEFAL reçoivent un accusé de réception.
En vous envoyant cet album, je désirais seulement vous remercier
en vous montrant où atterrissait votre participation. Lidée
dajouter le CCP nest pas de moi, mais je me laisse faire.
Depuis octobre dernier, votre apport a servi à ceci :
- Aider un peu le dispensaire. Il na besoin que d« un
peu », car avec la participation des gens, quelques dons,
et des achats de médicaments au 1/3 du prix, il est presque auto-soutenable.
- Donner 1 600 euros de bourses par mois actuellement (avril 2003) :
37 élèves infirmiers, et 23 enfants ou neveux/nièces
du personnel dentretien de lhôpital au salaire
de 100 euros par mois.
- Fabrique de parpaings (achat de ciment et de sable) plus le salaire
de 6 jeunes envoyés par leurs familles pour « payer » la
maison, plus celui du contremaître (lui aussi au chômage).
- Construction de 5 maisons et 4 demi-maisons plus, réparation
de 10 toitures.
Des gestes spontanés
de solidarité
Je veille - nous veillons beaucoup - à
la participation des bénéficiaires (au moins un membre
de la famille doit participer à la construction des parpaings
puis de la maison).
Quant à la participation des étudiants, lorganisation
et surtout le suivi, sont assez difficiles. Cependant il y a des gestes
spontanés qui font plaisir :
Karla vient de terminer son internat et doit faire une année
de service social. Le tirage au sort lenvoie sur la Côte
atlantique(3). Cest un enterrement de première classe pour
un médecin, surtout quelle est la troisième ou la
quatrième de sa promo sur 200, mais évidemment pas pour
les gens qui recevront lattention médicale. Le responsable
de lattribution des postes et du tirage au sort a dit à
Karla quavec de largent, tout pouvait sarranger. Mais
elle na pas accepté par ce quelle « na
pas le droit doublier ses ori-gines misérables et laide
quelle a reçue ».
Carla, comme la précédente, ex-infirmière, ex-élève
et brillante, a terminé ses études dodontologie
il y a un an. Elle était aidée par Savigny. Deux ou trois
mois avant sa promo, elle a sollicité mes connexions pour pouvoir
travailler dans le nord du pays, dans un « village »
très pauvre de 5 000 habitants que javais souvent cité
lors de ses études. Elle voulait commencer sa carrière
en « rendant un an aux pauvres » dont elle faisait
partie (et lidée lui est venue sans quil y ait eu
besoin de tirage au sort). Elle savait quelle ne gagnerait presque
rien. Elle vient de terminer son année. Mais elle va rester avec
grande satisfaction dans le même secteur (alors que sa mère
vit dans la capitale), car les organismes qui collaborent avec le MINSA,
vont lui donner un contrat (payé en dollars) .
Xiomara, sur dune collègue infirmière, est
ingénieur depuis deux ans. Je viens dapprendre quelle
a deux boursières car « je veux aider comme jai
été aidée ».
Et dans le même esprit, je veux citer toute la chaîne qui
sest mise en place pour accueillir à Estelí, à
100 km de chez lui, un homme de 55 ans dont lélocution
est de plus en plus incompréhensible (si un médecin a
des idées, nhésitez pas !) ; il avait besoin
dêtre pris en charge pendant trois semaines, le temps de
lui faire un scanner et des examens neurologiques et de laboratoire,
afin darriver à écarter la possibilité dun
cancer cérébral ou dune compression (les deux choses
sont écartées, mais sans autre précision). Et lhomme
qui la accueilli chez lui, la piloté jusquà
la capitale (pour le scanner) et lui a « donné »
sa voix constamment. Mais la solidarité, cest communicatif
: ça a sensibilisé une femme médecin ORL, ainsi
que lassistante sociale qui pourtant est sensée être
blindée devant tant de demandes urgentes - et toujours exceptionnelles
- quelle ne peut pas satisfaire.
Et pourquoi ne pas nommer Nelson qui travaille actuellement à
la fabrique de parpaings en représentation de mamans célibataires,
ou ces ex-bénéficiaires qui aident à la construction
de maisons de nouveaux candidats ?
Face à tant de noir, on peut saccrocher à ces gestes
solidaires pour continuer.
PS : Un ami de France fait travailler des immigrés
de toutes nationalités, accueillis officiellement mais exclus
du marché du travail ; il leur fait ramasser et classer des vieux
journaux et des revues quil vend ensuite comme « le
journal du jour de ma naissance ». Cet ami ma proposé
de nous donner 42 % des bénéfices de cette vente. Si vous
êtes à court didées pour un cadeau danniversaire,
pensez-y, vous aiderez par la même occasion le Nicaragua !
Voici les coordonnées : AVISO, 16 rue Danton, 83000, Toulon,
tél. 0494462093
Notes
1 En effet, chaque jour 200 Nicas passent
la frontière pour tenter leur chance ailleurs. Ça fait
longtemps que le Nicaragua noffre plus davenir à
limmense majorité de ces gens. La moitié de la population
économiquement active est déjà partie (plus dun
million). Les plus capables, les plus audacieux et les plus décidés.
Une enquête récente indique que 57 % de Nicas voudraient
être nés dans un autre pays. 75 % de jeunes en âge
de commencer à travailler désirent sen aller. Le
triste sort social de tous ces migrants est une aubaine économique
et politique pour les gouvernements : 1) ils envoient chaque année
plus de 800 millions de dollars -trois fois les exportations nationales
et plus que la coopération internationale - à leurs familles
(chiffre officiel que certains économistes corrigent fortement
à la hausse) ; 2) Cet apport à léconomie
familiale inhibe les explosions sociales. Il y a de quoi leur élever
un monument.
2 Hélas, cest lévêque dEstelí,
où jhabite !
3 Le voyage, 350 kms, se fait en avion. En bus cela peut durer une semaine,
car il faut attendre que la boue (incroyable) sèche un peu ou
quun tracteur passe par là. Ceci, si un essieu na
pas cassé.
Traduction DIAL.
En cas de reproduction, mentionner la source DIAL.