Pierre Dubois est présent au Chili depuis
quarante ans. Il est aumônier de la JOC (Jeunesse ouvrière
catholique) et du MOAC (Mouvement des ouvriers de lAction catholique),
au plan national et diocésain (Santiago). Cest donc à
partir de cette situation de grande proximité avec la population
ouvrière que, dans une lettre du 13 juin 2003 adressée
à ses amis, il nous présente quelques aspects de la situation
économique et sociale actuelle du Chili. Il évoque en
même temps quelques actions positives menées pour faire
face à cette situation.
Le chômage et la précarisation de lemploi sont toujours
les problèmes majeurs de la population. La moyenne nationale
oscille autour de 10 %, mais certaines régions comme Vallenar
accusent un 22 % ! « Cest triste, après avoir
lutté toute la vie pour avoir sa maison, de la perdre par suite
du chômage ! ». Ça lest aussi pour les
jeunes qui commencent et ne trouvent pas demploi, malgré
un diplôme dinformaticien ou dingénieur. Mais
ce qui fâche le plus, cest lutilisation froidement
calculée de la crainte du chômage pour dépouiller
les travailleurs de leurs conquêtes sociales : une grande surface
licencie et fait immédiatement un nouveau contrat au travailleur
qui accepte un rabais de salaire de 50 % ou renonce à 50 % de
son indemnité pour années de service. Une imprimerie compte
200 travailleurs parmi lesquels 120 appartiennent à 4 entreprises
de sous-traitance qui en font travailler un grand nombre, de 22 h à
10 h tous les jours et pour le salaire minimum.
Des situations comme celles-là sont possibles car, parallèlement,
les entreprises éliminent ou neutralisent systématiquement
tout ce qui sent le syndicat. A la Candelaria, mine de la région
de Copiapo, un jeune me racontait quà son embauche il avait
dû subir un interrogatoire mené par 7 personnes ; aucune
question dordre technique, toutes tournaient sur ce quil
pensait des syndicats. Il était alors contre eux. Heureusement,
de lintérieur, il a ouvert les yeux et fait partie maintenant
des 250 ou 300 nouveaux syndiqués grâce auxquels une grève
réussie a été possible cette année. Il faut
dire quau terme de la négociation collective précédente,
lentreprise avait fait cadeau dune maison à chacun
des dirigeants. Cette année lentreprise tenta, mais en
vain, dacheter le jeune président du syndicat, alors quil
menait une grève de la faim a la cathédrale de Copiapo.
Lattitude de ce dirigeant, qui réagit à contre-courant,
contraste avec celles de fonctionnaires ou hommes politiques qui, oubliant
leur passé de lutte contre la dictature, en imitent la corruption,
affaiblissant le gouvernement de la Concertation et rendant plus difficiles
lhumanisation du travail et de léconomie.
Car limmoralité la plus forte est bien cette inégalité
sociale qui grandit avec le développement économique,
au niveau des personnes dabord : Rosa, employée de maison,
licenciée pour un retard à son travail, cependant justifié
par une visite au dispensaire de son enfant malade, gagnait 240 000
pesos [300 euros] ; le mari de sa patronne gagne à lui seul 6,7
millions de pesos [8450 euros] soit 28 fois plus que l'employée
et 60 fois plus que le salaire minimum. Rosa concluait : « Nous
ne valons rien pour eux ! » Immoralité au niveau des
structures financières : des 47 entreprises étrangères
qui exploitent le cuivre, 2 seulement ont déclaré des
bénéfices ; les autres, seulement des pertes, auquel cas
une loi datant de Pinochet les exempte dimpôts. Un spécialiste
affirme que cette évasion dimpôts « légale
» équivaut à mille fois ce que réclament
les organisations étudiantes pour résoudre les problèmes
du crédit universitaire.
Indépendamment des ressources nécessaires, la volonté
des gouvernants de mener des réformes sociales urgentes comme
celle de la santé, est desservie par un contexte dorganisation
économique de la société, dessinée et imposée
de fait par la globalisation, pour favoriser lenrichissement des
riches, aux dépens des plus pauvres, et du secteur privé,
aux dépens du secteur public. Du coup tout le monde critique
le projet de réforme de la santé, ceux qui sont touchés
dans leurs privilèges comme les médecins, ou les bénéficiaires
eux-mêmes, qui nont pas confiance dans son effectivité.
Comment redonner et maintenir lespoir quun changement réel
est possible, dans un monde super-producteur dindividualisme ?
La réponse du MOAC (Mouvement des ouvriers chrétiens)
chilien, appuyé lan dernier par une excellente session
internationale du MMTC (Mouvement mondial des travailleurs chrétiens)
à Santiago, est quil nous faut lutter pour que les travailleurs
et le peuple en général prennent conscience que cette
situation est causée par le culte du dieu argent et puissent
en connaître les mécanismes et, en même temps, soient
capables de résister à ses tentations, par exemple celles
de lendettement ou de la corruption, en prenant linitiative
de petites actions toutes simples qui développent une pratique
et une mystique solidaires, comme celles-ci:
-la création dans une école du soir, dun fond commun,
pour financer le ticket de bus des élèves qui perdaient
leur emploi, et éviter labandon des études,
-le partage dun travail de peinture avec dautres compagnons
chômeurs,
-laccord de dix malades dentrer une heure en retard à
leur dialyse dans une clinique privée, pour obtenir que le personnel
ne les fasse plus attendre pour les « brancher »,
-la décision du MOAC dAntofagasta de ne plus fréquenter
les centres commerciaux les dimanches et jours fériés
pour lutter contre le travail du dimanche des employés du commerce
et pour le respect de leur vie de famille.
Bien sûr, personnellement et grâce à vos apports,
je continue à appuyer laction du groupe de solidarité
qui anime « le lait par bouts de rue », lequel comprend
270 enfants en une douzaine de groupes de mamans. Quant à la
coopérative de santé, un professeur déconomie
nous a incité à ne pas abandonner un « outil »
qui risque dêtre indispensable dans un futur assez proche.
Quelques nouvelles adhésions montrent que la partie nest
pas perdue !
Le MOAC reste mon occupation principale ; je veille à ce que
le bulletin soit toujours plus lexpression de la vie et de laction
des militants, surtout quand celle-ci provient dune réflexion
déquipe. La session dété de la JOC
sest développée sur la base dactions réalisées
lan dernier par les jeunes dans leur milieu de vie et pas seulement,
comme cétait habituel, à partir de ce quils
avaient à endurer.
Je termine par cette déclaration de Samuel, un vieux mineur de
Copiapo, maintenant aveugle: « Maintenant que je ne vois plus
rien, jai plus que jamais le désir de participer au MOAC
et dans les organisations sociales ; jai tout mon temps pour écouter.
»
Je vous laisse le soin du commentaire !
Traduction DIAL.
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