À loccasion du trentième anniversaire
de la mort du président Salvador Allende, nous publions le dernier
discours quil a prononcé à la radio alors que les
bombes détruisaient le Palais présidentiel de La Moneda
et que la rébellion des militaires sonnait le glas de la démocratie.
Je paierai de ma vie la défense
des principes qui sont chers à cette patrie. La honte rejaillira
sur ceux qui ont renié leurs engagements et manqué à
leur parole, comme ils ont renié la doctrine des forces armées
Le peuple doit être vigilant, il ne doit pas se laisser provoquer
ni massacrer, mais il doit défendre ses conquêtes. Il doit
défendre le droit de construire avec son travail une vie digne
et meilleure
En ce moment les avions nous survolent. Il est possible quils
nous criblent de projectiles. Mais sachez que nous sommes ici, ne serait-ce
que pour affirmer par notre exemple que, dans ce pays, il y a des hommes
qui savent accomplir leur devoir. Je le ferai comme représentant
du peuple et avec la volonté lucide dun président
qui a conscience de la dignité de sa charge
Compatriotes, il est possible quils réduisent les radios
au silence. Je prends congé de vous. Peut-être est-ce la
dernière fois que jai loccasion de madresser
à vous. Les forces aériennes ont bombardé les tours
des radios Portales et Corporación. Mes paroles nexpriment
pas lamertume mais la déception. Elles seront le châtiment
moral de ceux qui ont trahi le serment quils ont prêté,
les soldats chiliens, les commandants en chef, lamiral Merino
qui sest lui-même désigné comme tel, le général
Mendoza, ce général vil qui, hier encore, manifestait
sa solidarité et sa loyauté envers le gouvernement et
qui sest désigné lui-même commandant en chef
des carabiniers.
Face à ces événements, il ne me reste quune
chose à dire aux travailleurs : je nabdiquerai pas. Situé
en ce moment historique, je paierai de ma vie ma loyauté au peuple.
Je vous dis avoir la certitude que la semence que nous avons enfouie
dans la conscience digne de milliers et de milliers de Chiliens ne sera
pas définitivement perdue. Ils ont la force, ils pourront nous
asservir, mais on narrête les mouvements sociaux ni avec
le crime ni avec la force. Lhistoire est nôtre, ce sont
les peuples qui la font.
Travailleurs de mon pays, je veux vous dire ma gratitude pour la loyauté
que vous avez toujours eue, pour la confiance que vous avez mise en
un homme qui fut seulement linterprète des grandes aspirations
à la justice, qui sest engagé à respecter
la Constitution et la loi, et qui la fait.
Cest le moment final, le dernier où je peux madresser
à vous. Jespère que la leçon sera comprise.
Le capital étranger, limpérialisme, uni à
la réaction, ont créé le climat propice pour que
les forces armées rompent avec leur tradition, celle que Schneider
leur avait indiquée et que le commandant Araya avait réaffirmée,
victimes du même milieu social qui doit aujourdhui attendre
dans ses maisons de conquérir le pouvoir avec laide de
létranger, pour continuer à défendre ses
propriétés et ses privilèges.
Je madresse surtout à la femme modeste de notre terre,
à la paysanne qui a cru en nous, à louvrière
qui a travaillé davantage, à la mère qui a toujours
su soccuper de ses enfants. Je madresse aux cadres de la
patrie, aux cadres patriotes, à ceux qui depuis longtemps luttent
contre la sédition dirigée par les syndicats patronaux,
syndicats de classe dont le but est de défendre les avantages
dune société capitaliste.
Je madresse à la jeunesse, à ces jeunes qui chantèrent
et communiquèrent leur joie et leur esprit de lutte.
Je madresse à lhomme du Chili, à louvrier,
au paysan, à lintellectuel, à ceux qui seront poursuivis
parce que le fascisme est déjà présent depuis longtemps
dans notre pays, perpétrant des attentats terroristes, faisant
sauter les ponts, coupant les voies ferrées, détruisant
les oléoducs et les gazoducs, devant le silence de ceux qui avaient
le devoir dagir
lhistoire les jugera.
Radio Magallanes va sûrement être réduite au silence
et le son paisible de ma voix narrivera pas jusquà
vous. Peu importe, vous continuerez à mentendre. Je serai
toujours à vos côtés, mon souvenir sera au moins
celui dun homme digne qui fut loyal à sa patrie. Le peuple
doit se défendre, mais ne pas être sacrifié. Le
peuple ne doit pas se laisser abattre ni cribler de coups, et il ne
doit pas non plus se laisser humilier.
Travailleurs de mon pays, jai foi au Chili et en son destin. Dautres
hommes surmonteront le moment triste et amer où la trahison prétend
simposer. Continuez à penser que souvriront bientôt,
beaucoup plus tôt que tard, les grandes avenues où passera
lhomme libre pour construire un monde meilleur.
Vive le Chili, vive le peuple, vivent les travailleurs !
Ce sont mes dernières paroles. Jai la certitude que le
sacrifice ne sera pas vain. Jai la certitude que, du moins, il
y aura une sanction morale qui châtiera la félonie, la
lâcheté et la trahison.
Traduction DIAL.
En cas de reproduction,
mentionner la source DIAL.