Il y a dix ans, les évêques cubains
publiaient une lettre pastorale Lamour espère tout
(8 septembre 1993) dans laquelle ils exprimaient pour la première
fois depuis la révolution castriste de 1959 leurs réflexions
sur la vie religieuse et la situation économique et politique
de Cuba (cf. DIAL D 1813). De nouveau, ils expriment leur point de vue
dans un document au titre significatif : La présence sociale
de lÉglise, daté du 8 septembre 2003. Entre
temps, il y eut la visite mémorable de Jean-Paul II dont les
effets, cinq ans après, semblent être restés inférieurs
à ce qui était espéré. La présence
sociale de lÉglise permet de mieux comprendre comment les
évêques voient la situation actuelle de Cuba, mais surtout
comment ils voient celle de lÉglise à Cuba et quel
espace public celle-ci devrait, selon eux, occuper. Article de Carlos
Batista, paru dans Processo (Mexique), 17 septembre 2003.
LÉglise catholique cubaine
a questionné le gouvernement de Fidel Castro sur le « retour
au langage et aux méthodes » idéologiques des
premières années de la révolution. Bien plus, lÉglise
catholique reproche au gouvernement de faire marche arrière en
matière douverture économique ainsi que de fermer
des espaces à laction de lÉglise dans la société
cubaine, y compris lespace politique. Elle fait de telles revendications
par le biais dune instruction théologico-pastorale intitulée
La présence sociale de lÉglise, destinée
aux prêtres, diacres, religieux et laïques de lîle.
Le document, qui comprend 75 paragraphes, a été signé
par les 13 évêques cubains et remis à la presse
étrangère accréditée dans lîle
pour être diffusé internationalement.
Cette instruction est émise 10 années après la
lettre pastorale Lamour espère tout, qui avait créé
en 1993 de fortes frictions dans les relations Église-État,
en raison des critiques et des suggestions faites par lÉglise
au gouvernement au moment le plus dur de la crise provoquée par
la disparition du bloc soviétique et le durcissement de lembargo
états-unien. Beaucoup espéraient alors la chute du régime
cubain grâce à « l effet domino »
qui marqua la déroute du communisme dans lEurope de lEst.
La Havane sest protégée par une politique claire
de résistance. La lettre pastorale fut reçue avec une
irritation officielle qui se manifesta dans la presse locale et fut
rendue publique. Cependant, les différences furent aplanies ou
tout au moins passées sous silence au cours des années
suivantes, pendant lesquelles les deux parties se consacrèrent
à la préparation de la visite du pape Jean-Paul II à
Cuba, réalisée du 21 au 25 décembre 1998. La visite
du pape et son appel à louverture du monde vers Cuba et
de lîle vers le reste du monde laissa un solde positif des
deux côtés. Tandis que Cuba diminuait son isolement et
améliorait son image internationale, lÉglise se
renforçait à lintérieur et obtint satisfaction
pour une partie de ses revendications quasi historiques. Depuis lors,
le jour de la Nativité, le 25 décembre, fut déclaré
férié ; les processions catholiques publiques furent autorisées
et une présence ponctuelle fut accordée dans les médias,
à égalité avec les autres religions.
Cinq années après le séjour de Jean-Paul II, les
évêques reconnaissent que « a commencé
dans le pays un processus apparent de révision qui ne favorisait
pas les aspirations au pluralisme, à la tolérance et à
louverture qui apparaissait à lhorizon national
».
Pour les spécialistes à Cuba des relations Église-État,
les prélats ne surent pas ou ne purent pas réagir de façon
adéquate au cours de lan 2000, lorsque la saga de lenfant
naufragé Elían González domina toute la scène
nationale et les relations entre Cuba et les États-Unis.
Embarqué dans une sortie illégale de Cuba avec 13 autres
personnes, parmi lesquelles sa mère et son beau-père,
lenfant fut sauvé des eaux avec deux autres survivants
du naufrage et remis à sa famille à Miami. Le père
de lenfant, Juan Miguel González, avec lequel on navait
pas compté dans cette histoire, commença, soutenu par
le gouvernement cubain, à faire un procès pour réclamer
lenfant, qui dura 7 mois et exacerba les contradictions entre
les exilés cubains de Miami et les résidents de lîle,
et qui polarisa la société cubaine. Juan Miguel gagna
le procès devant les tribunaux nord-américains, sensibilisés
par lopinion publique de ce pays et lenfant revint à
Cuba. Ce fut une déroute pour les exilés, et lÉglise
catholique de lîle perdit sa crédibilité face
à la mollesse de ses deux prises de positions publiques sur la
question.
Avec le goût et lexpérience de la victoire, Fidel
Castro annonça le début dune « bataille
didées », comprise comme la récupération
idéologique du socialisme cubain suite à la crise des
valeurs représentée par la disparition du bloc soviétique,
et grâce à lemploi des médias, de la culture
et des avantages dInternet dans laffrontement avec les opposants.
Durcissement idéologique
Une des principales occupations des évêques dans lInstruction
est que « à partir de la visite du pape, on a expérimenté
à Cuba de façon croissante un retour au langage et aux
méthodes propres aux premières années de la révolution
en tout ce qui concerne lidéologie », ce qui
« rend difficile toute possibilité de dialogue critique
».
« Quand on identifie lidéologie du gouvernement
avec la totalité de lordre juridique et de la réalité
éthique du pays, on identifie la société avec lÉtat
et, de cette façon, lÉtat devient lui-même
la conscience des citoyens », déclare le document ecclésial.
Il ajoute « quil est préoccupant de constater
que, actuellement, tout ce qui, dans la pensée et laction,
ne coïncide pas avec lidéologie officielle, est considéré
comme dépourvu de légalité, est disqualifié
et combattu sans que lon prenne en compte sa vérité
et sa bonté ».
Dun point de vue historique, le retour « au langage et
aux méthodes propres des premières années de la
révolution » signifie le retour à lépoque
du plus fort affrontement Église-État (1961-1962).
Affectée par diverses mesures du nouveau gouvernement arrivé
au pouvoir en 1959, lÉglise a vu diminuer sensiblement
sa capacité économique et son champ daction sociale
avec certaines mesures, parmi lesquelles la nationalisation de lenseignement
privé (y compris les collèges catholiques) et du Cimetière
de Colón (le principal du pays, propriété de lÉglise),
et le changement de monnaie qui a réduit en poussière
les grandes quantités dargent amassé dans les lieux
de culte.
Tandis que le gouvernement revêtait un caractère athée-marxiste
à partir de 1961 et quil qualifiait la religion comme «
opium des peuples », lÉglise sengageait
avec des groupes anticastristes nés peu après et "démonisa"
le communisme dans ses moyens de communication, qui passèrent
tout de suite après sous le contrôle du gouvernement.
Laffrontement donna lieu à des éclats de part et
dautre et sacheva avec lexpulsion de Cuba de 132 prêtres,
pour la majorité espagnole, et la suspension des processions
et autres actes publics de lÉglise, qui senferma
dans ses églises jusquen 1967, au cours dune période
que les études qualifient « d évasion
».
Mais les évêques indiquent aussi dans leur instruction
que le retour en arrière va plus loin que la seule idéologie.
« À cela sajoute une franche régression
dans louverture de léconomie à la juste aspiration
du peuple à de petits commerces, à des travaux privés,
etc., grevés de plus en plus par des impôts, des amendes
élevées, des refus de permis qui découragent ou
interdisent ces activités économiques. »
Dans les milieux diplomatiques et patronaux étrangers à
La Havane, on a limpression, ces derniers temps, que le gouvernement
préconise une espèce d « autarcie »
qui soriente vers la cessation de lactivité économique
privée autorisée en 1993, et une certaine indifférence
à linvestissement et à une gestion étrangère.
Dautre part, dans des secteurs partisans du gouvernement, on parle
de « corriger les problèmes et les déformations
de la Période spéciale », nom officiel du programme
anticrise appliqué en 1990.
Les évêques ont également manifesté leur
« préoccupation » pour les 75 dissidents emprisonnés
en mars dernier et condamnés à de fortes peines de prison,
accusés de travailler pour une puissance étrangère,
de même que pour lexécution, après des jugements
sommaires, de trois personnes qui voulaient ainsi émigrer, après
avoir séquestré une barque avec des passagers. Ils ont
ajouté : « Nous demandons de nouveau aux plus hautes
autorités du pays un geste de clémence envers ces personnes
qui sont en prison, surtout en tenant compte, dun point de vue
humanitaire, de leur âge, état de santé et sexe,
qui exigent une attention particulière
», précisent-ils.
Un espace politique
En précisant leur position sur la société cubaine,
les évêques prennent leurs distances aussi bien à
l'égard « des tentatives de manipulations de groupes
divers à l'intérieur de l'Église pour qu'ils jouent
un rôle politique étranger à la nature et à
la mission de celle-ci, qu'à l'égard d'une mentalité
qui conçoit la théologie comme un instrument de libération
pour ce monde, en prenant pour objectif les changements sociaux obtenus
par la confrontation ». Comprenant la politique comme la sphère
publique dans laquelle s'articulent les intérêts de tous
les citoyens pour atteindre le bien commun, « l'Église
a une présence publique inévitable dans le politique et
doit intervenir lorsque, à partir de l'exercice du pouvoir, que
ce soit dans le champ économique ou dans le champ politique,
on porte atteinte aux droits fondamentaux des êtres humains
». Ils ajoutent : « Nous avons l'impression que dans
notre pays une lutte subtile contre l'Église a toujours lieu
: elle est comme une entité privée ou un fait marginal
qui peut soustraire des forces ou des énergies à la révolution.
»
Les évêques revendiquent pour l'Église et ses institutions
« qu'elles jouent un rôle social », et «
qu'elles aient droit à un statut spécifique qui leur
permette d'accomplir sa mission : la satisfaction de ce droit, déclarent-ils,
n'est pas un privilège ».
En ce sens, ils font deux revendications fondamentales : dialogue avec
le gouvernement et liberté religieuse.
La liberté religieuse, bien différenciée de la
liberté de culte, signifie pour les évêques cubains
non seulement
« que l'Église ait une existence sociale
et juridiquement reconnue, mais que sa présence dans la société
soit évangéliquement significative ». «
Le respect de la liberté religieuse implique que l'on facilite
la participation sociale des chrétiens dans la vie syndicale,
professionnelle et politique, avec la possibilité de diffuser
et de proposer aux autres librement leur foi et l'éthique chrétienne
avec ses implications sociales. » De plus : la reconnaissance
du droit de l'Église à construire des lieux de culte,
à ce que l'on facilite l'entrée au pays de prêtres
et de religieuses qui veulent apporter une aide dans luvre
d'évangélisation, à ce que l'Église puisse
disposer d'un accès libre et normal aux moyens de communication
et à sa présence naturelle dans le domaine éducatif.
Cette revendication ecclésiale n'a pas reçu de réponse
officielle immédiate. Avec une situation intérieure d'affrontement
à la dissidence, des contradictions croissantes avec l'Union
européenne et son vieux mais toujours persistant différend
avec les États-Unis, le gouvernement ne paraît pas intéressé
par une confrontation avec l'Église et la revendication religieuse
peut être simplement ignorée.
Traduction DIAL
En cas
de reproduction,
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