Nous publions ci-dessous une nouvelle lettre de Jean Loison, enseignant
dans une école dinfirmières et prêtre à
Estelí depuis plus de trente ans. Il trace un tableau général
de la situation au Nicaragua en même temps quil sexprime
à partir de sa propre expérience. si les ombres sont nombreuses,
les lumières ne sont pas absentes pour autant.
Estelí, 8 au 14 décembre
2003
Chers amis, tout proches, malgré locéan.
Pour me dédouaner de vous dire des choses un peu tristes, je
vous transcris le début dun message du Centre cuménique
Valdivieso que certains connaissent :
« Nous approchons de Noël au milieu dune situation
désespérante pour le peuple nicaraguayen : le chômage
augmente, la dénutrition également, lespérance
seffondre, et les horizons se ferment.
Pendant ce temps, le président de la République livre
le pays dans les mains du gouvernement des États-Unis et des
grandes multinationales, en renonçant à défendre
la souveraineté du pays.
Dautre part la direction des deux plus grands partis [le parti
libéral et le parti sandiniste] violente la justice et fait du
système judiciaire et du pouvoir électoral, des instruments
au service de leurs intérêts.
Limpunité, comme un cancer, ronge la vie publique. Et le
peuple, maintes et maintes fois, est trompé, manipulé,
mis à lécart ».
Voilà ! Vous avez lessentiel. Ceux et celles dentre
vous qui ne connaissez pas le Nicaragua et qui, par conséquent
ne sont pas passionnés par quelques flashes de la vie politique,
vous pouvez passer les trois premiers titres et commencer la lecture
à : « Au quotidien : éducation et santé
».
Rêve ou cauchemar?
Vivre au Nicaragua actuellement, cest comme quand on se réveille
après un rêve : « ce nest pas possible,
ce nest pas la réalité ». Mais, hélas,
cest bien la réalité !
Que les États-Unis imposent effrontément leur volonté
au gouvernement - par le biais du conditionnement du 80% de la dette,
en échange dun remaniement du budget de lÉtat
et des structures judiciaires -, ça ne tient pas du rêve!
Quune femme-juge, dans un premier temps, fasse mettre en prison
chez lui Alemán, lex-président de la République,
quensuite elle lenvoie dans une cellule de la Maison darrêt,
quaprès elle le laisse presque libre (avec la possibilité
de circuler dans sa commune, de préparer les élections,
et
gouverner sur un pied dégalité avec le
président), et que finalement elle lui inflige 20 ans de prison,
ce nest pas du rêve non
plus (1)
!
Que lex-ministre des finances dAlemán, une pièce
fondamentale dans le système de corruption de son patron (entre
ses nombreux méfaits, le plus exécrable et révoltant
est davoir fait construire une méga-villa au bord de la
mer avec largent de louragan Mitch), soit déclaré
entièrement libre, sans même avoir à rembourser
quoique ce soit, dailleurs comme tous les autres accusés
de corruption, voilà qui dépasse lentendement !
Que le président actuel, qui se targue de mener la lutte contre
la corruption (même si tous les inculpés sortent libres
!), gagne plus que Chirac, ça paraît une coquille de journal.
Il serait dépassé seulement par Bush, alors quil
est le président du deuxième pays latino-américain
le plus pauvre (après Haïti) et que 82% de la population
vit avec, un peu plus ou un peu moins, 1 dollar par jour (2).
Illustrations sur lingérence nord-américaine
Début novembre, le proconsul Collin Powell est venu au Nicaragua,
où le protocole servile la reçu comme un chef d'État
:
Les deux courants libéraux (celui dAlemán et celui
du président actuel, Bolaños) doivent sunir - a-t-il
ordonné -, pour ne pas faire le jeu du sandinisme aux élections
municipales de 2004 (si elles ont lieu, ce qui est en discussion entre
ces deux partis) et présidentielles de 2006. Alemán veut
se présenter seul contre tous, car il sent (il na pas tort)
quil a été lâché par les États-Unis,
attaqué par Bolaños et utilisé par Ortega. Il faut
donc l« enterrer » politiquement.
Il faut tout faire pour empêcher le Front sandiniste de gouverner
dans lombre. Ortega ne peut pas être candidat aux prochaines
élections, Powell dixit. Donc les députés
et magistrats qui ont désobéi en favorisant le pacte Alemán-Ortega
[sur les rapports Alemán-Ortega, cf.
Dial D 2511], ont vu immédiatement leur visa pour les «États-Unis
supprimé, ainsi que celui de leurs enfants qui étudient
là-bas ».
« Désarmez-vous. Il faut détruire les missiles
que vous avez, même si vous les considérez comme défensifs.
Ils sont « un danger » pour la sécurité de
lhémisphère » a dit Powell lors de sa
visite. Le « danger », en réalité, cest
que le Nicaragua reste encore le pays dAmérique centrale
qui nest pas entièrement sous le contrôle militaire
américain (ce qui est le cas du Honduras, El Salvador et Costa
Rica), alors que les États-Unis ne savent pas exactement quelle
sera la situation sociale à partir de la signature toute proche
du Traité de libre commerce (TLC) [cf. lactualité
en bref, déc. 2003, Amérique centrale], lantichambre
du ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques).
En ce qui concerne le TLC, Powell na rien eu à exiger,
car la servilité du gouvernement nica est un fait acquis. En
effet les États-Unis ne proposent pas le TLC, ils limposent.
Ils veulent enchaîner les économies régionales et
les avaler, car le temps presse : lUnion européenne et
la Chine sont de plus en plus présentes en Amérique latine
(et dans les finances internationales face au dollar).
Pensant que les forces en présence sont inégales (une
comparaison fréquente ici : « un âne attaché
qui se bat contre un tigre en liberté »), lArgentine,
le Brésil et le Venezuela nont pas voulu sengager
dans des traités semblables. Lexpérience dune
décennie de TLC Mexique-États-Unis montre que de petits
pays comme le Nicaragua pourront encore moins se défendre dans
un système inégal déchanges commerciaux avec
le géant du Nord.
Les mouvements sociaux dans tout cela
La réaction populaire face à cette attitude des États-Unis,
face au comportement des deux leaders « pactistes », ou
encore face à la danse des millions de la corruption ou même
à la veille de la signature du fameux TLC : cest la passivité.
Cest étonnant au Nicaragua qui a une histoire de lutte
et de rébellion. Est-ce parce que les « politiques »
sont dans une autre sphère, dans lhémicycle, et
totalement absents, coupés, des aspirations ou luttes populaires,
le seul sujet qui les intéresse étant les manigances politiciennes
et les élections à venir ? Ou bien, est-ce parce que la
pauvreté atteint tous les domaines, y compris le culturel et
le spirituel, ce qui aboutit à une indifférence ou plutôt
une indignation fataliste face à lirrémédiable
?
Il y a bien quelques communiqués émis par tel ou tel groupe,
mais en général, cest limmobilité,
contrairement aux mobilisations que lon peut voir dans les pays
voisins, par exemple le Costa Rica, il y a un mois, El Salvador hier.
Ceci dit, dautres causes possibles, et plus insidieuses, sont
évoquées, tel laffaiblissement des structures syndicales
quont accompagné les derniers quinze ans de néolibéralisme
dur ; dans le cas spécifique du Nicaragua, on évoque aussi
lexcès de dirigisme du Front sandiniste dans les années
80, ce qui laisse actuellement « orphelines » les structures
« de base » qui étaient autrefois le déclencheur
de la mobilisation sociale.
Au quotidien : éducation et santé
Cest la fin de lannée scolaire. Cest aussi
lépoque des bilans, et des bilans des déficiences
du système éducatif. Au plan national, sur 1 500 000 élèves,
300 000 ont déserté. 35 000 vont redoubler.
Dans mon école dinfirmières/rs, jenseigne
lanatomie et la physiologie et la moitié seulement ont
été reçus, car l'école (primaire et secondaire)
na pas fait appel à la réflexion, et tout continue
dêtre centré sur lapprentissage par cur
(même les théorèmes !).
Un petit exemple : dans mon examen, je demandais « à
quoi servent les globules rouges » ? Réponse presque
unanime : « transport de loxygène ».
Plusieurs questions ensuite, je repose la même question, mais
dans lautre sens : « loxygène que nous avons
dans le sang « voyage » par quel moyen de transport ?
» 10% seulement ont su répondre ! Cest vrai que je
suis « célèbre » dans cette école par
de telles questions dites
« à lenvers ». Mais cest triste
quand même en première année duniversité.
Alors cest linflation des diplômes. Ils ne correspondent
pas aux connaissances réelles. Diplômes vides. Programmes
copiés, importés de pays plus cultivés, sans aucune
adaptation à la réalité éducative du pays.
Mais la formation intellectuelle est-elle dans les plans du néolibéralisme
? Largent pour améliorer les conditions de travail des
profs, pour construire des écoles, pour recruter des instituteurs,
pour donner une véritable formation aux maîtres, tout cela
cest de largent perdu. Quimporte ? : les enfants de
lélite iront dans les grandes universités privées
à Managua ou aux États-Unis. Je nexagère
pas : pour la BM (Banque mondiale) et le FMI (Fond monétaire
international) lenseignement du peuple nica nest pas une
priorité. Il faut réduire le budget de léducation
et de la santé, qui sont pourtant des droits de lhomme.
Alors où va-t-on ?
Jusquil y a peu de temps, le Nicaragua était fier dêtre
le pays le moins touché par le sida. Mais le ministère
de la santé vient de révéler que, dans les trois
dernières années, les cas ont triplé à tel
point que dans 5 ans on pourrait connaître une situation semblable
à celle de lAfrique. En plus de la culture machiste qui
sévit dans ces contrées latino-américaines, labsence
déducation à une sexualité saine, en sont
les principales causes. 90% des jeunes disent connaître le préservatif,
mais 90% également reconnaissent quils ne lutilisent
pas !
Lévêque dEstelí, confronté à
une grève (réclamation budgétaire et représentativité
des étudiants dans les structures de direction) des étudiants
de son École dagriculture (Université catholique),
a préféré une impasse de deux mois, avec à
la clé deux semaines doccupation de sa cathédrale
et dune autre paroisse dEstelí, plutôt que
de dialoguer. Mais, étant donné lalliance des étudiants
dEstelí avec ceux de León et de Managua et à
la possibilité que le conflit fasse tache dhuile, il na
pas eu dautre alternative que daccepter le dialogue, et
les deux parties se sont mises daccord très rapidement
! Lévêque dit toujours quil y a un «
plan » contre lÉglise, mais il ne se rend
pas compte quune telle attitude intransigeante et son soutien
déclaré (voir ma dernière lettre) [cf.Dial
D 2644] à lex-président Alemán, à
son bras droit Byron Jerez et au parti libéral, favorisent lanticléricalisme
des jeunes et le chemin vers les sectes.
Mais
.
Ecologie et quelques lueurs despoir
Lappât du gain, la corruption, les yeux qui ne « voient
pas » (la Côte atlantique est peu peuplée, cest
facile) favorisent la coupe illégale de bois, y compris de bois
précieux, qui partent à létranger. La faune
disparaît également dans le plus grand silence, malgré
les lois existantes. Cest triste.
Tout nest pas noir cependant :
La culture sans engrais commence à apparaître, même
si cest davantage en pensant à lexportation (café,
sésame, soja, viande), quà la consommation chez
les particuliers.
Certaines écoles ou groupes de jeunes sont sensibilisés
au reboisement.
Et depuis trois semaines, il existe un parti vert. Pourvu quil
contribue à freiner, voire arrêter la destruction de la
Terrre-Mère, et quil sattaque, comme le dit un de
ses dirigeants, « à la pauvreté, et à
la discrimination frappant les femmes jeunes ».
Comme lueur despoir, ce nest pas tout. Outre la liberté
de la presse quil faut souligner, car il ny a pas un seul
jour sans une dénonciation de scandales financiers, forestiers
ou autres, je voudrais rappeler, une fois de plus, la grande dignité
et lhumour au milieu de la misère, le sens de la fête
(sil ny a pas de prétexte, on en invente !), la joie
de vivre alors que le mot « survivre » est employé
maintes fois.
Jai particulièrement apprécié la fête
du 8 décembre, créée à partir de la culture
et patrimoine pré-espagnols. Elle se célèbre dans
beaucoup dendroits du Nicaragua. Elle met laccent sur le
partage avec ceux qui « ont moins que moi », avec
le souci de donner du bonheur autour de soi et de ne pas accaparer les
biens de la Terre-Mère qui sont pour tous.
La préoccupation pour lattention de son prochain et du
partage, nest-ce pas une sorte de paire de claque à lidéologie
commerciale actuelle : dabord largent ? Voir des enfants
avec un ou deux sacs en plastique chargés de bananes, de mandarines,
de bombons et dun morceau de canne à sucre, quils
ont « récupérés » dans une ou plusieurs
maisons où se célébrait le 8 décembre, ça
ne change en rien la pauvreté, mais ça lhumanise,
et ça rassure.
Et la solidarité vécue tout simplement, en riant de sa
propre pauvreté, le sourire malgré tout, ça aussi
cest attachant, attirant pour un Européen de naissance
et déducation. Non, la lecture pessimiste, noire, que lon
pourrait faire des évènements au Nicaragua est à
relativiser, car ce nest vraiment pas ce qui se vit au ras du
sol (3).
Avant de terminer, un petit mot sur les « Maisons dignes4
» : faute dargent, nous avons arrêté depuis
deux mois. Ça me fait un peu mal au cur pour les jeunes
qui deviennent chômeurs, mais nous pensons reprendre à
la mi-janvier. Depuis un an environ, pour multiplier lamélioration
de lhabitat, nous faisons assez souvent des demi-maisons (2 pièces
au lieu de 4) tout en conservant à côté le taudis
préexistant. Dans la prochaine lettre je penserai à vous
joindre deux ou trois photos. Merci encore pour votre solidarité
avec les Estéliens.
Bon Noël, Bon 2004. Cest un peu à nous à les
faire « bons » !
Jean Loison
1 - Ces changements, apparemment incohérents,
sont la manifestation extérieure d'une tentative de nouveau pacte
entre Daniel Ortega et Alemán. En substance, c'est : si tu nous
appuies pour que nous conservions nos pions dans le système judiciaire,
nous te libérons. Si tu refuses, je t'enferme.
2 - C'est une ONG espagnole qui a révélé ces chiffres.
En les lisant, je les croyais exagérés, surfaits, mais...
si j'avais à nourrir une femme et quatre enfants, mon salaire
(184 $) serait à diviser en 6, soit exactement un dollar par
jour pour chacun. Or considérez ceci :
- je gagne le double de bien des gens,
- plus de la moitié des foyers est à la charge d'une femme.
Et les femmes ont souvent un salaire inférieur aux hommes,
- le taux de chômage voisine les 40%.
3 - Ce que je viens dexprimer sur le sens de la fête peut
paraître idéaliste, romantique. Mais cest une lecture
« à partir des pauvres », à qui on enlèverait
une part deux-mêmes si on leur enlevait le traditionnel,
le culturel, ce quils valorisent, et ce quils ressentent
comme nécessaire pour « exorciser » la pauvreté,
pour se venger du destin, pour dire : «jexiste ».
Mais il y a au moins une autre lecture, celle que peuvent faire les
« sages », les prévoyants, ceux qui ont été
« aux écoles » , et qui, objectivement, ont tout
à fait raison également, car ils peuvent faire la fête
sans prendre de leur nécessaire.
Au moins le 8 décembre et le 12 (Vierge de la Guadeloupe), ça
na été que pétarades dans le ciel. Mais décembre,
cest aussi le mois des fins détudes, des diplômes.
Alors les
parents (des milieux dits populaires) sendettent pour appeler
le photographe, pour sacheter des vêtements, voire des parures,
et pour inviter le quartier. Un exemple parmi dautres : une femme
de 50 ans doit me rendre encore 15 euros que je ne lui réclame
pas, par ce quelle est au chômage depuis un an et quelle
a une fille de 15 ans à nourrir. Elle vit dans une maison où
toutes les cloisons sont faites de planches disjointes. Or elle et sa
mère viennent dinviter 80 à 100 voisins pour le
12 décembre, à qui elles ont donné à dîner
(mais on nest pas en France) ainsi quun petit panier dosier
contenant bombons, oranges
Si vous aviez vu le lendemain la grand
mère heureuse comme tout, parce que le 12 décembre avait
été un succès !
4- Il sagit dun programme de construction de maisons, suite
aux destructions provoquées par louragan Mitch (cf. DIAL
D 2644 p.4 et 5). Les dons pour ce programme peuvent être adressés
au CEFAL, 5 rue Monsieur, 75343 Paris cedex 07 (reçu fiscal ;
préciser : pour Jean Loison) (NdR).En cas de reproduction,
mentionner la source DIAL.
En cas de reproduction,
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