Lorganisation non gouvernementale PROVEA (Programme vénézuélien
déducation-action aux droits humains) sort annuellement
un rapport sur les droits humains au Venezuela. Dans un pays où
les positions sont très polarisées, PROVEA reste
une source très fiable sur le Venezuela. Aussi, dans larticle
ci-dessous, la parole est-elle largement donnée à Carlos
Correa, coordinateur général de cette institution. En
plus de cet article paru dans IPS en décembre 2003 sous
la plume de Humberto Marquez, nous publions ci-dessous un extrait de
la note de presse publié le 10 décembre 2003 par PROVEA
sur la situation des droits humains au Venezuela..
Sitôt les feux tricolores passés
au rouge, Angel Diaz se faufile en vitesse entre les voitures en présentant
un chiffon détoupe sale et en proposant le « nettoyage
» rapide du pare-brises, en échange dune pièce.
Malgré son aspect patibulaire, quelque conducteur par-ci par-là
accepte loffre de service avant que la couleur des feux nordonne
davancer.
« Jai travaillé comme maçon, aide-plombier
et charpentier, puis jai eu un étal (kiosque de rue) de
sandales mais je me suis retrouvé sans le sou et je nai
pas pu continuer » a raconté Diaz à IPS au coin
dune rue de la capitale du Venezuela où chaque après-midi
il essaye de réunir assez dargent pour se nourrir, lui
et sa femme.
Sa compagne, Mathilde, travaillait comme employée de maison pour
une famille de la classe moyenne, mais «lentreprise où
travaillait son patron a réduit son personnel, alors on la
congédiée elle aussi. Une chance que nous nayons
pas denfant. »
Pour Diaz, « ce quil peut arriver de pire cest
de tomber malade ou de me faire renverser par une voiture, et ce quil
y aurait de mieux ce serait que lordre revienne dans le pays,
que les politiques arrêtent de se chamailler et quil y ait
davantage de travail ».
La pauvreté dans laquelle vit Diaz touche 40% des 25 millions
dhabitants et cest une caractéristique qui traverse
tout le panorama des droits humains dans le pays selon le dernier document
annuel (octobre 2002-septembre 2003) de la principale organisation non
gouvernementale qui réfléchit sur le sujet, le Programme
vénézuélien déducation-action aux
droits humains (PROVEA).
De plus, Carlos Correa, coordonnateur général de PROVEA,
a dit à IPS que, du fait de la pauvreté, mise en évidence
par une détérioration importante de lemploi et des
salaires, la situation des droits humains est aggravée par le
manque dénergie de lÉtat pour garantir et
protéger ces droits et par la façon dont nous, Vénézuéliens,
vivons le conflit politique.
« Ce qui est grave ce nest ni le conflit en soi ni la
confrontation, mais les incapacités des acteurs politiques face
à gérer insitutionnellement les désaccords et à
réduire la violence dans le conflit », selon Correa
pour qui cette façon dassumer la lutte politique empêche
délaborer des accords ou des consensus afin de faire face
aux drames sociaux.
Le défenseur du peuple, Germán Mundaraín considère
que « le cas le plus grave de violation des droits humains
qui soit au Venezuela est celui des droits économiques, sociaux
et culturels des Vénézuéliens ».
Le chômage
PROVEA fait remarquer que le taux officiel de chômage se situait
en septembre à 17,8% soit 1,6% de plus que lannée
précédente dans ce pays qui est lun des principaux
exportateurs de pétrole au monde. En février, suite à
la grève de 63 jours observée par des chefs dentreprises,
des syndicalistes et des employés du pétrole qui sont
dans lopposition, et qui sest traduite par la faillite dentreprises,
ce taux a atteint 20,7%.
Le manque à gagner sur la base du salaire minimum (156 dollars
par mois) en ce qui concerne le panier alimentaire de base est de 21%
selon des sources officielles et de 48% selon le syndicat denseignants
de lopposition. Il y a eu une augmentation de 1% des moins de
15 ans mal alimentés, soit 12,4% de cette fraction de la population.
Les programmes du gouvernement de Hugo Chávez comme les distributions
populaires daliments « se révèlent sporadiques
dans leur mise en uvre et insuffisants quant à leur impact
», daprès PROVEA. Rafael Alfonso, un opposant à
Chávez, qui dirige la Chambre dindustrie alimentaire, a
dit que la consommation daliments conditionnés a diminué
de 15,4% en 2003 par rapport à lannée antérieure.
Des médecins cubains
Au plan sanitaire, PROVEA regrette linsuffisance du budget (1,8%
du produit intérieur brut, très loin des 5% conseillés
par lOrganisation mondiale de la santé) et a enregistré
90 revendications relatives au droit à la santé, mais
reconnaît les effets bénéfiques du programme «
Au cur des quartiers » développé par le gouvernement
avec des centaines de médecins cubains. Les médecins cubains
pénètrent dans les faubourgs populaires de Caracas et
dautres villes, grâce à un accord entre les gouvernements
de Cuba et du Venezuela et malgré la protestation élevée
par quelques syndicats de médecins vénézuéliens.
PROVEA plaide en faveur dune solution à ces conflits et
dune garantie de maintien de ces programmes.
Éducation
Dans le secteur éducatif, PROVEA note que 1,8 million de fillettes,
de garçons et dadolescents de 3 à 19 ans ne fréquente
aucun centre déducation. Ces chiffres cependant sont antérieurs
au lancement en mai dune série de programmes qui ont conduit
sur les bancs de lécole des centaines de milliers de personnes
dâges et de degrés dinstruction divers.
Selon cette étude, parmi les enfants exclus de léducation,
89% sont pauvres.
Lorganisation constate que la grève organisée par
lopposition il y a un an a fait perdre aux scolaires 38 jours
ouvrables de classe et reconnaît que dans la période pendant
laquelle ce dossier a été établi, linscription
à la scolarité a enregistré une hausse historique
de 5,6%.
Le droit à la terre
Concernant le droit à la terre, PROVEA salue ladjudication
par le gouvernement de 1,1 million dhectares à des paysans,
mais ceci dans un cadre conflictuel car labsence de cadastre ne
permet pas de déterminer quelles sont les terres privées
et quelles sont celles de lÉtat.
Quatre dirigeants du secteur agraire ont été assassinés
entre janvier et septembre. Ce nest quune des manifestations
de la violence politique dont le bilan en 2002 et 2003 a été
de « 83 morts et plus de 200 blessés » a indiqué
à IPS le coordonnateur du secteur des recherches de PROVEA, Antonio
González.
Violences
Pendant les deux dernières années, le Venezuela a vécu
une situation daffrontement aigu entre Chávez et ses opposants
qui cherchent à le déloger du pouvoir avant le terme de
son sexennat (2000-2006) bien que la violence ait diminué depuis
que, en mai, les parties en présence se soient mises daccord
pour trouver une issue électorale à la crise.
Mais la violence criminelle frappe la population beaucoup plus que la
politique. Dans ce pays de 24 millions dhabitants, il y a eu 9
617 homicides en 2002, soit 21% de plus quen 2001 et la tendance
sachemine vers une nouvelle augmentation cette année. González
a fait remarquer : « La violence est génératrice
dune augmentation de lexclusion et aggrave la pauvreté.
»
Une étude du Centre pour la paix de lUniversité
centrale de Caracas a montré quen 1975 avec un taux de
25% de la population en situation de pauvreté, le taux dhomicides
était de 12 pour 100 000 habitants et celui des vols de 23 pour
100 000. Lan passé avec un taux de 40% de pauvreté
la proportion des homicides a été de 42 et celle des vols
de 170 pour 100.000 habitants.
Pour maîtriser la dégradation du respect des droits humains,
PROVEA propose « un accord politique qui englobe la totalité
du pays dans sa diversité avec une vaste participation sociale
et tel quil prenne en compte la maîtrise de la pauvreté
comme principal défi national ».
La situation du pays est « une situation de crise vieille de plusieurs
années et lappauvrissement constant est un de ses aspects.
La crise vénézuélienne ne porte le nom de personne
et ne peut se résoudre à travers le maintien ou le départ
dun président » a conclu Gonzalez.
Des éléments positifs
Antonio González Plessman, coordonnateur du secteur de recherche
de PROVEA a mis en évidence, par exemple, que
« laugmentation des inscriptions scolaires a atteint
5,6%, soit le chiffre le plus élevé de la dernière
décennie, linscription a augmenté à tous
les niveaux du système éducatif et majoritairement dans
lenseignement secondaire : 9,6%. La participation sociale dans
laccès au logement sest accrue : dans le processus
de régularisation des terrains urbains on a octroyé 30
000 titres de propriété, 3 000 comités de terrains
urbains ont été créés ainsi que 1 050 cabinets
techniques de consultation sur leau ; en outre 1 171 925 hectares
de terres agricoles ont été attribuées suivant
des directives politiques conformes au droit à la terre. De même
la diminution des violations du droit à manifester sest
poursuivie et a atteint le taux le plus bas enregistré par PROVEA
».
Pour améliorer la situation des droits humains, PROVEA insiste
sur la nécessité dun accord politique qui englobe
dans sa totalité la diversité politique et sociale du
pays, faisant une large part à la participation sociale. «
Négocier nest pas trahir des principes, des promesses électorales
ou des postulats constitutionnels, mais chercher des accords stratégiques
et si cela nest pas possible se mettre daccord sur les modalités
démocratiques pour faire évoluer les désaccords.
Cela suppose des organisations sociales et des partis politiques forts,
honnêtes, participatifs, représentatifs du pays et ayant
capacité à négocier » a indiqué
Correa. En outre il faut vaincre la pauvreté en sappuyant
sur le renforcement des voies institutionnelles et sur la participation.
Cest là le défi principal du pays : « On
ne peut pas aujourdhui parler de démocratie sans justice
sociale. Cest pourquoi, a conclu Gonzalez Plessmann, il est fondamental
de renforcer le rôle de lEtat en tant que promoteur principal
de cette justice, en même temps quil faut lamener
à plus de démocratie et de transparence ainsi que le soumettre
à des contrôles populaires constants, comme lindique
le Comité des droits
économiques, sociaux et culturels de lONU. »
PROVEA
Note de presse du 10 décembre 2003
Le point de vue
dEduardo Galeano
A une question lui demandant si le président Chávez nétait
pas en train de devenir un dictateur, Eduardo Galeano, écrivain
uruguayen, auteur du célèbre livre Les veines ouvertes
de lAmérique latine, répond : « Non,
la liberté qui existe au Venezuela est étonnante. Les
journaux disent ce quils pensent, les grands moyens de communication
sont dans lopposition au gouvernement. Avec toutes ses contradictions
et ses limites, ses aspects populistes, parfois démagogiques,
je considère que Chávez est un homme qui a de bonnes intentions
et qui prétend transformer un pays qui est celui de peu de gens
en un pays pour tous. »
Entretien réalisé par Janaína Figueiredo, paru
dans O Globo (Brésil), 28 décembre 2003
Traduction DIAL.
En cas de reproduction,
mentionner le source DIAL