Lhistoire de Villa El Salvador commence en 1971
avec loccupation de terrains vagues par 200 familles : cest
le début dune expérience pilote daménagement
urbain et de participation sociale, de projet autogestionnaire. Une
organisation communale territoriale est couplée à une
organisation par secteurs dactivités. Un plan de développement
est élaborée qui est une pièce maîtresse
du dispositif. En pleine crise économique, les femmes créent
les cantines populaires et les comités du verre de lait, affirmant
du même coup leurs droits et leurs capacités daction.
Un parc industriel voit le jour, actuellement en plein essor. La mise
en route du budget participatif devient un instrument de décision
permettant de combiner démocratie représentative et
démocratie participative. Cest ce que nous fait découvrir
ici même Denis Sulmont, sociologue et universitaire au Pérou,
losquil décrit avec rigueur lhistoire, le fonctionnement
et les choix essentiels de Villa El Salvador. Ce texte provient de
son intervention au Forum « Les alternatives latino-américaines
» organisé par DIAL à Lyon les 23 et 24 avril
2004.
Notre propos est de présenter
les principales caractéristiques de lexpérience
de gestion participative de Villa El Salvador, un des grands districts
populaires du sud de Lima, considérée comme un modèle.
Sans idéaliser cette expérience, nous examinerons lévolution
du projet qui linspire, les difficultés quelle a
affrontées et les réponses quelle apporte aux nouveaux
défis actuels, particulièrement en ce qui concerne la
planification concertée du développement local et la mise
uvre du budget participatif par le gouvernement municipal.
Trente trois ans de gestion participative
Villa El Salvador est née en 1971 à partir de ladjudication
dune vaste extension désertique au sud de Lima pour reloger
les familles pauvres participant aux occupations de terrains. La constitution
de ce nouveau pueblo joven (peuple jeune) - nom qui remplaça
alors celui de barriada - donna lieu à une expérience
inédite de gestion urbaine participative. Villa El Salvador est
aujourdhui un district de 350 000 habitants qui continue à
saccroître, une ville pauvre mais propre et ordonnée,
plantée darbres, dotée de centres éducatifs
et dun réseaux dorganisations populaires, une cité
urbaine qui a su créer et défendre ses institutions, forger
une identité locale et planifier son développement, qui
dispose dun parc industriel dynamique et qui a commencé
à gérer de façon participative son budget municipal.
Villa El Salvador, ville née du désert et de la pauvreté
est devenue un modèle. Plusieurs quartiers populaires sinspirent
de son expérience. Elle fut le point culminant choisi par le
Pape Jean Paul II lors de sa visite au Pérou. Elle reçut
le prix Príncipe des Asturias [Prince des Asturies] de
la Concorde et de la Liberté. Les Nations unies la déclarèrent
« ville Messagère de la paix ».
Villa El Salvador a traversé des circonstances difficiles. En
particulier, elle a dû faire face à trois difficultés
majeures :
1 - La crise de léconomie péruvienne, persistante
depuis 1975, qui a entraîné la précarisation des
emplois, la chute des revenus et laugmentation de la population
en situation de pauvreté[1]. Cest
en réponse à cette situation que se sont multipliées
les différentes organisations de survie alimentaire en
particulier les cantines populaires et les comités de verre de
lait ainsi que les activités informelles, les micro-entreprises
et dautres initiatives économiques de la population. Cest
aussi dans ce contexte que le projet du parc industriel a dû trouver
sa voie.
2 - Loffensive politique terroriste du Sentier lumineux, du début
des années 80 au début des années 90, visant à
liquider le modèle de développement et de démocratie
locale mis en pratique à Villa El Salvador. Cette offensive coûta
la vie à de nombreux dirigeants, en particulier María
Elena Moyano, remarquable leader de la Fédération des
femmes de Villa El Salvador, maire adjoint et figure emblématique
de la lutte contre le terroriste.
3 - Le contexte du gouvernement de Fujimori durant les années
90, marqué par le discrédit des partis politiques et linstauration
dun régime autoritaire qui fomenta la corruption et aggrava
la crise des institutions publiques. Ce gouvernement contribua a la
désorganisation de la population et entraîna une crise
du gouvernement municipal. Cette situation suscita cependant une réaction
qui se consolidera à partir de lélaboration et la
gestion participative dun nouveau « Plan intégral
de développement », et la mise en uvre du budget
participatif.
Fondement du projet
Villa El Salvador est née à la suite dune des innombrables
invasions de terrains organisée par les immigrants dorigine
rurale et les habitants des quartiers pauvres surpeuplés, dans
le but de conquérir un espace où se loger. Cest
ainsi que se sont constitués, à partir des années
50 notamment, les immenses quartiers populaires, appelés originellement
barriadas, qui entourent Lima et où résident actuellement
plus de la moitié de ses huit millions dhabitants.
Une série de circonstances et dinitiatives ont fait de
Villa El Salvador une expérience pas comme les autres.
Lhistoire commence en 1971 par loccupation dun terrain
vague par environ 200 familles. La police intervient, provoquant la
mort dun des occupants, Edilberto Ramos Quispe, considéré
par la suite comme premier martyr de Villa El Salvador. Un évêque
du diocèse de Lima ayant manifesté sa solidarité
avec la population est arrêté après avoir célébré
la messe sur les lieux. Le scandale ainsi provoqué entraînera
la destitution du ministre de lintérieur et donnera lieu
à une décision importante du gouvernement militaire réformiste
du général Velasco : adjuger un vaste espace libre au
sud de Lima, pour pouvoir y installer les familles pauvres en quête
de logement, et y mettre en place une expérience pilote daménagement
urbain et de participation sociale. Certains dirigeants politiques imprimèrent
à ce projet une orientation plus radicale : faire de Villa El
Salvador le laboratoire dune ville autogestionnaire. Avec lappui
du Système national de mobilisation sociale (SINAMOS), la population
fut organisée aux différents niveaux de la structure territoriale.
Quelques années plus tard, le gouvernement militaire abandonnera
sa politique réformiste et son soutien au projet participatif
de Villa El Salvador.
Mais lEtat na pas été le seul à intervenir.
LEglise joue dès le début un rôle très
actif, à partir de lorganisation paroissienne, les communautés
chrétiennes de base et la promotion de léducation.
Les premières écoles primaires et secondaires réunissent
des jeunes professeurs engagés dans la réforme de léducation
- parmi eux, Michel Azcueta qui sera plus tard trois fois maire de Villa
El Salvador. Un groupe de jeunes constitue un Centre de communication
populaire qui cultive la musique, le théâtre, le cinéma,
la presse écrite, la radio et la télévision. Ces
initiatives contribueront à la constitution dune identité
et dun projet commun, ainsi quà la formation dun
bon nombre de futurs dirigeants.
Faisant un bilan de Villa El Salvador en 1991, Michel Azcueta observe
: « Ce qui à mon avis est réellement extraordinaire,
cest quen dix ou douze ans le peuple et la communauté
de Villa El Salvador se sont dotés dune identité
propre, richesse que plus personne ne pourra lui retirer et qui peut
être partagée avec les autres peuples du Pérou.
(
) Lorganisation communale donna lunité qui
est nécessaire pour construire lidentité propre.
Ce ne fut pas seulement une unité idéologique (urbaine
et populaire), mais aussi une unité géographique et territoriale.
Cela a été une des clefs de Villa El Salvador[2].
»
Organisation communale et gouvernement municipal
Le système de participation sociale mis en place à Villa
El Salvador repose tout dabord sur lorganisation communale,
appelée familièrement vecinal, cest-à-dire
des vecinos (voisins), terme qui exprime un lien de proximité
et un sentiment de solidarité. La conception urbanistique vise
à favoriser cette organisation. Les « lots » (unités
de résidence familiale) sont groupés autour dun
espace commun, qui sert à la fois de place de parc public et
de lieu daménagement de services collectifs (crèche,
poste de santé, installations sportives, etc.). Lensemble
de 24 lots constitue une manzana (pâté de maisons).
Les pâtés de maisons sont réunis en « groupes
résidentiels », et ceux-ci en « secteurs ».
La base de lorganisation communale est le « Comité
de pâté de maisons ». Celui-ci est composé
de 5 dirigeants élus par les vecinos, chaque dirigeant
étant chargé dune responsabilité spécifique
: santé, éducation, production et services, commerce,
et sécurité. Les vecinos participent également
à lélection des dirigeants du groupe résidentiel
dont ils font partie. Lorganisation au niveau du groupe résidentiel
comprend une Junte de direction centrale et des secrétariats
dont les fonctions coïncident avec celles des comités de
pâtés de maisons. Finalement lensemble sarticule
autour dune instance constituée en 1974 sous le nom de
« Communauté urbaine autogestionnaire de Villa El Salvador
» (CUAVES). Cette instance dépend dune Assemblée
générale, et comprend un Conseil exécutif communal
et un ensemble de secrétariats et conseils spécialisés.
A lorganisation communale territoriale sajoute lorganisation
appelée « fonctionnelle » ou « sectorielle
». Celle-ci comprend un large éventail dassociations
constituées sur
la base de lappartenance à un secteur dactivité
ou un groupe dintérêt particulier. Parmi elles se
trouvent les comités de verre de lait et des cantines populaires,
les associations de petits producteurs, les associations de commerçants,
les comités de promoteurs de santé.
STRUCTURE DE LORGANISATION
COMMUNALE TERRITORIALE
|
Communauté urbaine autogestionnaire
de Villa
El Salvador
(CUAVES)
Conseil exécutif communal
|
|
Groupes résidentiels
représentants de 16 « Comités de manzanas
»
|
|
« Comités de manzanas »
24 familles élisent 5 dirigeants
|
Lorganisation communale
offre également des « espaces de concertation »,
où participent les jeunes, les adultes et différents groupes
convoqués autour de thèmes spécifiques.
Parallèlement à la mise en place des structures de participation
communale, les leaders du projet de Villa El Salvador se dédièrent
à la formulation dun ambitieux plan de développement.
Les réalités économiques et le climat politique
devenu défavorable imposèrent de sévères
limites à lexécution de ce plan, ce qui motiva une
forte mobilisation de la population, soutenue par les organisations
communales, pour faire pression sur les autorités politiques
et le gouvernement central. La combinaison entre laffirmation
dune perspective stratégique de développement, lorganisation
de la population et sa capacité de mobilisation a permis au projet
de Villa El Salvador de progresser malgré tout. Laccès
au courant électrique et leau potable à partir de
1975 marque une étape décisive. En 1980 commence la construction
des lagunes de traitement des eaux usées destinées à
irriguer la zone agricole. Les services de santé et déducation
se multiplient. La population augmente et exige de nouveaux lotissements
et lextension de la zone urbaine.
La multiplication des demandes sociales et la croissante complexité
de la vie urbaine exigent une plus grande capacité de gestion
des autorités communales. Les contradictions saccentuent
au sein de la CUAVES qui est sur le point de se désintégrer
au début des années 80. La conception autogestionnaire
initiale se révèle insuffisante. Un débat a lieu
entre les dirigeants, certains - nommés cuavistas - saffèrent
au modèle originel , dautres - à la tête desquels
se situe Michel Azcueta - sont partisans de la constitution dun
gouvernement municipal articulé avec lorganisation communale
permettant un mode de gestion participative.
En 1983, Villa El Salvador obtient dêtre reconnue officiellement
comme district doté dune mairie et dun gouvernement
municipal. La même année, le front uni des partis de gauche
gagne les élections municipales à Lima. A Villa El Salvador,
Michel Azcueta est élu maire. La CUAVES et la municipalité
sengagent alors formellement à coordonner leur action autour
dun Plan de développement réactualisé, et
accordent que « la loi communale est la loi municipale ».
Une série de commissions mixtes de travail sinstallent
entre les deux instances. Malgré les conflits politiques aggravés
par linfiltration de Sentier lumineux, la coordination entre lorganisation
communale et le gouvernement municipal portera des fruits. Différents
projets du Plan intégral de développement commencent à
devenir une réalité.
A la fin des années 80, la structure de gestion participative
de Villa El Salvador comprend environ 4 000 espaces différents,
répartis entre quatre modalités : vecinal territoriale,
fonctionnelle ou sectorielle, municipale, et rencontres ou articulations[3].
Organisation et mobilisation des femmes
À partir de 1983, en réponse à la crise économique,
se met en place le programme du verre de lait à Villa El Salvador,
de même que dans la plupart des quartiers populaires de la capitale.
Des groupes de famille en situation dextrême pauvreté
se constituent en comités qui, en coordination avec la municipalité,
assurent chaque matin une ration de lait aux enfants de moins de 6 ans.
Plus de trente mille rations sont distribuées quotidiennement.
Parallèlement se constituent les comedores populares (cantines
populaires), organisations des mères de familles qui mettent
en commun lachat et la préparation des aliments.
Les comités du verre de lait et les cantines populaires reposent
fondamentalement sur la responsabilité et le travail collectifs
des femmes. Elles dépendent en partie des subsides de lEtat,
de lEglise et des agences daide sociale. Mais ces subsides
sont limités. Dans le cas des cantines populaires, 90% des coûts
sont assumés par les familles elles-mêmes. Ces organisations
ont permis de mettre en place des programmes de vigilance nutritionnelle
et de prévention de la santé des enfants. Elles facilitent
la réalisation de programme de formation. Elles donnèrent
lieu à une mobilisation des femmes qui exerça une influence
sur les politiques sociales aux niveaux local et national.
Instruments pour répondre aux besoins élémentaires
des familles, les comités du verre de lait et les cantines populaires
représentent aussi pour les femmes la possibilité daccéder
à un espace publique propice à leur affirmation individuelle
et collective, à la prise de conscience de leurs droits et capacité
daction. Elles constituent la base de lorganisation des
femmes, en particulier la Fédération populaire des femmes
de Villa El Salvador, doù surgiront dimportants leaders
comme Maria Elena Moyano. Elles furent lobjet également
de manipulations, de conflits dintérêts personnels
et politiques.
Promotion du parc industriel
Une des idées-force de Villa El Salvador dès le début
a été den faire non pas une ville-dortoir, mais
un ville productive. Le projet initial réserve pour cela deux
zones importantes, lune dédiée à la production
agricole et lautre à linstallation dun parc
industriel. Ces zones devront être fermement défendues
par les autorités communales contre les nouvelles occupations
de terrain.
Le parc industriel se constitue formellement en 1988, avec laval
du gouvernement péruvien et des Nations unies, ainsi que lappui
de la coopération internationale. La direction du projet est
alors assumée par un organisme appelé « Direction
autonome du parc industriel » comprenant le maire du district,
le secrétaire général de la CUAVES, et les représentants
de lAssociation des petits et moyens entrepreneurs (APEMIVES),
du gouvernement central, du ministère de lindustrie et
de la corporation financière de développement de lEtat.
Le projet aura du mal à prendre corps, se heurtant à une
série de problèmes liés dune part à
laggravation de la crise économique, et dautre part
à lexcessive dimension et la centralisation des lots industriels,
prévus initialement pour des entreprises de plus grande taille.
A cela sajouteront les conflits politiques exacerbés par
le Sentier lumineux.
Petit à petit, cependant, se constitua un réseau de petites
entreprises groupées autour de sept secteurs productifs : meuble,
métal-mécanique, habillement, chaussure, artisanat, fonderie
et aliments.
En 1996, le gouvernement central décida de dissoudre la Direction
autonome du parc industriel, de transférer les lots directement
aux producteurs, et dassigner à la municipalité
du district la propriété et ladministration des
terrains dédiées aux services collectifs. Cette restructuration
favorisa lessor des initiatives conjointes des producteurs et
du gouvernement municipal. Celui-ci créa une Direction municipale
de développement économique, qui adopta une stratégie
de promotion commerciale à travers lorganisation de foires
sectorielles locales. La municipalité institutionnalisa les «
tables de concertation de la petite entreprise de Villa El Salvador
» réunissant la Direction de développement économique,
les associations de producteurs et les organisations non gouvernementales
impliquées dans le district.
Environ 1 200 entreprises opèrent dans le cadre du parc industriel
de Villa El Salvador, employant 15 000 personnes en lan 2000.
En grande majorité ce sont des micro et petites entreprises où
travaillent entre 6 et 10 personnes. Près de 50 % dentre
elles utilisent lespace productif comme habitat familial.
Lassistance technique aux petites entreprises du parc industriel
mit laccent sur la qualité de la production et la promotion
commerciale. Grâce à cela, plusieurs se sont converties
en fournisseurs des grands magasins de Lima, et commencent à
exporter. Actuellement un groupe dentrepreneurs effectuent des
démarches pour enregistrer une marque collective « PIVES
» afin didentifier leurs produits sur le marché.
Lessor du parc industriel est particulièrement visible
ces dernières années. Villa el Salvador est devenue le
principal producteur de meubles du Pérou[4]
et lun des plus importants dans le domaine de l'habillement des
articles de cuir.
PARC INDUSTRIEL DE VILLA EL SALVADOR
2003
|
SECTEURS
PRODUCTIFS
|
% DE LEMPLOI
|
| Meubles |
46
|
| Métal mécanique |
19
|
| Habillement |
12
|
| Artisanat |
7
|
| Fonderie |
6
|
| Chaussure |
6
|
| Aliments et autres |
4
|
|
TOTAL
|
100
|
Source : FOVIDA
Planification et concertation pour le
développement
Lexpérience de Villa El Salvador repose sur la participation
de la population organisée à un processus persistant de
planification du développement local. Ce processus sest
effectué à travers lélaboration et lexécution
de trois plans de développement.
Le premier plan (1973-1980) systématise le projet initial approuvé
par le gouvernement militaire réformiste de Velasco Alvarado,
sous linfluence dun groupe dexperts et de dirigeants
politiques dont la perspective autogestionnaire trouva un écho
favorable au sein de la population. Ce premier plan coïncide avec
la constitution de la Communauté autogestionnaire (CUAVES).
Le deuxième Plan intégral de développement (1983-1989)
est élaboré a partir de la municipalité récemment
constituée, en coordination avec la CUAVES. Ses objectifs consistent
à consolider les bases du projet urbain et mettre en oeuvre la
production agricole et le parc industriel. Lapplication de ce
deuxième plan sera de plus en plus contrariée par laggravation
de la récession économique, la violence et la crise municipale.
La planification fut pratiquement interrompue pendant près de
dix ans.
Le troisième Plan intégral de développement (2001-2010)
est élaboré au cours de 1999 à travers un processus
systématique de consultation, de débat social et de décisions
avec la participation conjointe de la population, des dirigeants, des
organisations sociales et des institutions gouvernementales et non gouvernementales.
Cette stratégie appelée « bases dune concertation
pour le développement » est appliquée en deux étapes
: la première correspond à la formulation et lapprobation
du plan ; la deuxième, sa mise en oeuvre à travers la
gestion participative. Examinons les principaux composants de chacune
de ces étapes.
Première étape : formulation et approbation du plan
intégral de développement
Cette étape, effectuée entre février et novembre
1999, comprend la réalisation des activités suivantes
:
1 - Forum « Participation, concertation et développement
humain » auquel participent plus de mille délégués.
Il suscite un dialogue et des prises de position autour des thèmes
fondamentaux (santé, éducation, production et commerce,
gobernabilidad). On y accorde la formation dun comité technique
chargé de mobiliser la population à travers les espaces
de discussion successifs.
2 - Ateliers par thèmes et par territoires. La dynamique de travail
de ces ateliers est soutenue par des équipes professionnelles
de la municipalité et des organisations non gouvernementales.
3 - Consultations itinérantes dans les quartiers et sondages
dopinion.
4 - Rencontre de femmes.
5 - « Conclave de district » qui réunit lensemble
des acteurs du district, lesquels élaborent une vision commune
du développement et les objectifs stratégiques pour les
dix prochaines années.
6 - « Consultation citoyenne » qui convoque les habitants
à partir de 16 ans à voter pour valider la vision et établir
les priorités des objectifs stratégiques. Les résultats
de cette consultation sont résumés dans le tableau suivant.
Deuxième étape : gestion du Plan intégral de
développement 2001-2010
Cette étape commence par la définition des instruments
et des procédures pour mettre en oeuvre le Plan intégral
de développement. Dans ce but, le gouvernement municipal convoque
un deuxième « Conclave de district » chargé
de préciser les modalités de gestion participative du
Plan intégral de développement et en particulier la mise
en place du « budget participatif ». Sont convoqués
également des ateliers thématiques et par unité
de territoire.
Le modèle de gestion accordé fonctionne à partir
des instances suivantes :
1 - Les Comités de développement territorial, constitués
dans chacun des « territoires » ou secteurs qui forment
le district.
2 - Les Agences municipales de développement, créées
par la municipalité pour renforcer sa capacité daction
au niveau des territoires et faciliter la participation communale dans
la mise en uvre du budget participatif.
3 - Les Tables de concertation thématiques (instances spécialisées
couvrant les domaines de léducation, la santé, lenvironnement,
la jeunesse, les petites entreprises, la sécurité citoyenne,
etc.).
La conception de ce modèle vise à la fois à consolider
la municipalité comme promoteur du développement local,
assurer la participation communale et institutionnaliser la concertation
systématique entre le gouvernement municipal et les différentes
institutions publiques et privées.
|
CONSULTATION CITOYENNE
REALISEE A VILLA EL SALVADOR
(14 novembre 1999)
Nombre de votants : 50 000
Approbation de la vision de développement : 84 %
« Villa El Salvador est un district de producteurs, leader,
organisé et générateur de richesse. Cest
une ville moderne et salutaire, dhommes et des femmes de
toutes les générations, qui possèdent des
valeurs humaines et ont les mêmes droits daccès
à la formation et la réalisation, et qui participent
démocratiquement à la gestion de leur développement.
»
Objectifs stratégiques selon lordre de priorité
défini par la population :
1. Ville salutaire, propre et verte (63 %)
2. Communauté éducative (41 %)
3. District producteur et générateur de richesses
(35 %)
4. Communauté leader et solidaire (25 %)
5. Communauté démocratique (21 %)
(Chaque électeur choisit 2 objectifs parmi les 5 proposés
sur le bulletin de vote).
|
Budget municipal et participatif
En 2000, le gouvernement municipal de Villa El Salvador décide
dutiliser le budget participatif comme un instrument de décision
et de gestion démocratique pour lusage des ressources assignées
du budget municipal en fonction du Plan intégral de développement
du district.
Cette décision sinspire des expériences développées
depuis 1989 à Porto Alegre et dautres villes en Amérique
latine[5].
Elle coïncide avec la préoccupation de renforcer la légitimité
démocratique et lefficience de la gestion urbaine, en combinant
lexercice de la démocratie représentative et la
démocratie participative[6].
Pour mettre en pratique le budget participatif, la municipalité
de Villa El Salvador accepte dassigner chaque année à
cet effet un pourcentage du Fond de compensation municipal, qui correspond
aux transferts du gouvernement central destinés aux projets dinvestissement
de chaque municipalité. Ce pourcentage est fixé à
35% à partir de lannée 2000. Le budget prévoit
également un apport de la communauté, sous la forme de
travail, matériaux et services, principalement, équivalent
à 20 % du projet.
Le montant total ainsi défini est réparti entre les différents
territoires du district, tenant compte des critères suivants
: volume de la population, niveau de pauvreté, contribution fiscale
et participation sociale.
Une fois établie la répartition territoriale du budget,
le gouvernement municipal convoque la population et les organisations
du district à participer au processus de formulation, approbation,
exécution et évaluation de projets financés par
le budget participatif[7].
Les étapes postérieures du processus sont les suivantes
:
1 - Définition des priorités et prise de décision
sur les projets et travaux à exécuter au niveau de chaque
territoire
2 - Evaluation technique des projets sélectionnés
3 - Elaboration du dossier technique
4 - Signature des contrats
5 - Exécution des projets
6 - Liquidation des travaux
7 - Evaluation et bilan comptable
Les critères établis pour décider de la priorité
des projets sont les suivants :
1 - Identification avec les objectifs du Plan intégral de développement
2 - Viabilité technique et légale
3 - Attention à la population en situation dextrême
pauvreté, aux groupes vulnérables
4 - Niveau de participation de la population et des dirigeants
DISTRIBUTION DU BUDGET PARTICIPATIF 2000,
TERRITOIRE I
|
PROJETS
|
OBJECTIFS DU PLAN INTEGRAL DE DÉVELOPPEMENT
|
TOTAL
En US $
|
|
Construction dune crêche
|
Education
|
40 800
|
|
Mini complexes sportifs
|
Education
|
6 800
|
|
Aménagement dun espace vert
|
Communauté salutaire, propre et verte
|
13 600
|
|
Centre de santé
|
Communauté salutaire, propre et verte
|
6 800
|
|
Total
|
|
68 000
|
Source : FOVIDA, CAPIS,
2003
Le montant total assigné
chaque année au budget participatif de Villa El Salvador est
très limité, et ne peut couvrir jusquà présent
que des projets très modestes. Cependant ces projets qui répondent
à des nécessités locales concrètes formulées
par la population sont clairement reliés au Plan intégral
de développement.
Les initiatives du gouvernement local de Villa El Salvador dans le domaine
de la planification du développement et le budget participatif
font partie dun processus politique plus ample que vit le Pérou,
marqué par la « transition démocratique »
post Fujimori, dont un des thèmes les plus importants concerne
la décentralisation. La Loi organique des municipalités
promulguée en 2003 par le gouvernement dAlejandro Toledo
exige de la part des autorités locales lélaboration
concertée dun Plan de développement et la mise en
place dun budget participatif comme condition pour le transfert
des ressources du gouvernement central. Cette même condition est
exigée des gouvernements régionaux.
Conclusions
Essayons de résumer lévolution du mode de gestion
urbaine de Villa El Salvador.
1 - Lexpérience de Villa El Salvador sest structurée
à partir dun projet autogestionnaire fondé sur lorganisation
communale. Cette première étape a contribué à
créer une identité locale et faire surgir plusieurs générations
de dirigeants.
2 - Le projet autogestionnaire sest associé à un
projet de développement qui a donné lieu à une
structure urbaine ordonnée et la constitution dun pôle
dactivités productives et commerciales à partir
des petites entreprises réunies autour dun parc industriel.
3 - Lexpansion urbaine a rendu nécessaires la reconnaissance
officielle du district et la formation dun gouvernement municipal,
lequel introduisit une nouvelle forme de participation et représentation
politique de la population.
4 - Plutôt que de sopposer à lautogestion communale,
les nouvelles autorités municipales ont cherché à
articuler à leur gestion. Cette décision stimula une dynamique
de concertation entre les représentants de la société
civile et le gouvernement local, non sans tensions ni conflits.
5 - Le développement urbain et lexpansion de nouveaux secteurs
qui débordent la ville signifient la diversification des nécessités,
des intérêts et des formes de mobilisation de la population.
6 - La stratégie municipale actuelle de Villa El Salvador est
centrée sur la formulation et la gestion concertées dun
Plan intégral de développement, dont le budget participatif
constitue un des instruments décisifs.
En cas de reproduction,
mentionner la source DIAL.
Notes
1 - En 2000, on estime que 56 % de la population de Villa El Salvador
se trouve en situation de pauvreté (INEI, Encuesta Nacional de
Hogares 2000).
2 - « El pueblo construye su identidad », La República,
11 mai 1991.
3 - Modalité qui se développera plus tard sous le nom
« despaces de concertation territorielle ou thématique
».
4 -Le Centre dinnovation technologique du bois (CITEMADERA) crée
en 1991 s'installa à Villa El Salvador.
5 -Lintérêt pour ce type dexpérience
donnera lieu à la réalisation en juillet 2000 à
Villa El Salvador dune Rencontre internationale sur le budget
participatif, à laquelle assistent des autorités des villes
de Santo André et Puerto Alegre (Brésil), Guyana (Venezuela),
Montevideo (Uruguay) et le programme urbain des Nations unies.
6 -Lexpérience de Porto Alegre montre que le budget participatif
offre les avantages suivants : 1) il incorpore concrètement les
citoyens dans le débat et les décisions politiques ; 2)
il contribue à consolider une société civile plus
active ; 3) il permet une meilleure distribution des ressources de la
ville; 4) il stimule la performance du gouvernement local en ce qui
concerne la prestation des services et la gestion publique ; 5) il contribue
à réduire les pratiques de corruption et de clientélisme
(Utzig, 2000).
7 - A partir de 2003, cette convocation se fera à travers le
Comité de coordination local, créé par la nouvelle
Loi organique des municipalités, organe conformé par les
autorités locales et les principaux représentants de la
société civile.