Elles arrivent pleines dillusions : un salaire
fixe, des études, une vie meilleure
mais le temps qui
passe et la réalité réduisent leurs rêves
en fumée. La maquila a raison de leur vie. Cest ce que
nous montre larticle ci-dessous en retraçant les conditions
concrètes de vie de ces femmes qui constituent limmense
majorité de la main-duvre des maquilas, ces entreprises
de sous-traitance, filiales de multinationales, implantées
en zones franches, faisant appel à une main-duvre
non qualifiée, féminine, jeune, mal payée et
soumise à un règlement implacable. Ce dossier concerne
la maquila de Sébaco au Nicaragua. Il sajoute à
ceux, déjà nombreux, que Dial a publié sur cette
question (en voir la liste à la fin de ce dossier). Article
de Jon Ander Bilbao, Olga Rocha et Magdalena Mayorga, chercheurs,
parus dans Envío, avril 2004 (Nicaragua).
« Avec ce qui se
passe au Nicaragua, avec léconomie et le gouvernement que
nous avons, et avec la vie que nous menons dans nos communautés,
la seule chose qui va se développer, ce sont les zones franches.
» Telle est lanalyse que fait un membre de la communauté
indigène de Sébaco, où se trouve la maquila de
Sébaco, la première et, jusquà présent,
la seule zone franche établie en milieu rural au Nicaragua.
Cette analyse apparaît aussi simple quelle est juste. Depuis
de nombreuses années, la pénurie demplois est le
problème qui pèse le plus sur la population nicaraguayenne.
Lentreprise privée nest pas en mesure de créer
des emplois et sen remet entièrement ou presque à
linitiative des investisseurs étrangers. Le gouvernement
en fait de même. Et les investisseurs étrangers voient
dans le Nicaragua un pays attrayant pour installer des maquilas.
Les facilités offertes par les trois derniers gouvernements aux
entreprises des zones franches sont telles que les maquilas représentent
déjà plus du quart de loffre demplois au Nicaragua.
La maquila a créé des milliers demplois directs
et indirects, qui profitent à des milliers de familles. Sans
ces emplois qui sont, certes, mal rémunérés
et dont on sait quils saccompagnent de mauvais traitements
, les migrations seraient encore plus importantes ou le marasme
économique aurait entraîné une aggravation de la
violence. Selon des données officielles, en 2003, plus de 47
000 Nicaraguayens travaillaient dans les entreprises des zones franches,
ce qui signifie que des milliers de familles reçoivent, chaque
semaine, tous les quinze jours ou deux fois par mois, un revenu qui
leur permet de survivre.
Sébaco, la plus grande source demplois
Pendant six mois, nous avons mené une enquête auprès
de travailleurs et danciens travailleurs de la zone franche de
Sébaco pour essayer de mieux comprendre la dynamique qui existe
entre les aspirations et la réalité qui entourent une
maquila.
Sébaco, qui compte 30 000 habitants, se trouve à un carrefour
stratégique imaginaire au centre de quatre points vitaux du Nicaragua
: au nord-est Matagalpa, au sud Managua, au nord Estelí, et à
louest León. Cest là quest située
lentreprise Presitex Corp., usine textile à capitaux taïwanais,
inaugurée en 2000. Spécialisée dans la production
de jeans, elle emploie aujourdhui environ 2 000 personnes, et
elle passe aux yeux de la population de cette zone pour être la
source demplois la plus importante et la plus sûre.
De multiples raisons expliquent une telle perception. La crise provoquée
par la baisse des cours internationaux du café, qui a entraîné
la disparition de milliers demplois temporaires et des quelques
emplois permanents existant dans ce secteur, a privé les ouvriers
agricoles de lunique forme de travail quils connaissaient.
Elle a également eu des répercussions sur la production
agricole destinée à lautoconsommation. Beaucoup
douvriers du secteur du café finançaient leurs semences
avec largent gagné dans les exploitations, ce qui leur
garantissait « le grain nécessaire à leur famille»,
comme ils disent. La crise du café sest traduite par une
aggravation du chômage, de la malnutrition et de la pauvreté.
Il faut y ajouter le désengagement de lEtat, pendant des
années, dans les branches productives du secteur rural, qui ont
survécu avec difficulté faute de financement et de soutien.
Sans parler du mauvais rendement de la terre, imputable à lérosion,
à une application insuffisante des techniques de conservation
et de gestion des sols, et à une surexploitation.
Face à une telle crise structurelle et conjoncturelle, larrivée
de lentreprise textile à Sébaco en 2000 a engendré
énormément dattentes et dillusions dans la
population de plusieurs localités de León, Matagalpa,
Estelí et Jinotega. Trois ans plus tard, il apparaît que
lusine na pas connu lessor espéré en
ce qui concerne le développement des installations, la création
demplois et la production, en partie à cause de conflits
du travail répétés et des changements survenus
chez les contremaîtres, les cadres, à la direction et à
la présidence. Par ailleurs, Sébaco na pu fournir
toute la main-duvre projetée, parce que la ville
avait déjà sa vie à elle et jouissait dune
indépendance économique. Aujourdhui, plus de 60
% de la main-duvre employée provient de villes et
de localités extérieures.
La grande illusion : travailler en contrepartie dun salaire
fixe
Dès que Presitex entreprit de réaménager, en vue
de donner naissance à une grande agro-industrie exportatrice,
les installations que les Bulgares avaient créées à
Sébaco pendant la révolution, des bruits chargés
despoir commencèrent à courir dans les localités
voisines et éloignées : les bâtiments abandonnés
seraient transformés en une grande usine qui offrirait de nombreux
emplois et qui verserait de bons salaires, de nouveaux débouchés
verraient le jour, etc. « Avant même linauguration
de lusine, les patrons nous ont fait miroiter la perspective de
bons salaires
On voit aujourdhui que cest le premier
mensonge quils nous ont raconté », se souvient
une ancienne employée.
Beaucoup de femmes comme elle ont cru que leur vie allait changer, surtout
parce que, enfin, lusine répondrait à lune
de leurs aspirations : lobtention dun salaire fixe, tous
les quinze jours. Elles faisaient la comparaison avec ce que gagnaient
les ouvriers agricoles dans les exploitations de café, ou avec
ce quelles gagnaient comme domestiques à Managua ou dans
dautres villes. Elles se sentaient encouragées à
la pensée dune concrétisation prochaine de ce rêve.
La majorité des femmes sollicitèrent un emploi dans lespoir
daméliorer leur intérieur, de financer lachat
de semences pour cultiver leur lopin de terre, de payer les études
de leurs enfants
Les ouvriers et ouvrières de la nouvelle maquila eurent tôt
fait de comprendre que, avec le salaire quon leur versait, leurs
aspirations demeureraient au stade du rêve. Malgré tout,
ils se consolaient de leur sort : le travail à lusine représentait
le moyen le plus sûr, et le seul à leur portée,
dobtenir un revenu fixe toutes les quinzaines. Tout maigre quil
était, ce revenu leur permettait de survivre. Lautre choix
qui soffrait à eux était affligeant : soit le chômage
pur et simple, soit un emploi temporaire de plus en plus difficile à
trouver dans la zone. « Cest vrai que le salaire permet
tout juste de manger et, le jour même de la paie, tout y passe
! Les 300 pesos quils me versent tous les quinze jours, ce nest
presque rien, mais, sans eux, je ne sais pas ce que je ferais »,
explique une jeune mère de deux enfants, qui ne peut compter
sur laide de leur père, et qui vit à dix personnes
sous un même toit. Elle subsiste en ajoutant à son maigre
salaire ce que gagne le beau-père en cultivant du maïs et
des haricots et la grand-mère en élevant des cochons et
des poules pour confectionner des pâtés à la viande.
« Il ne se passe plus un jour sans que je sois avec mes filles.
»
En février 2003, lentreprise Presitex employait quelque
1 970 personnes dont 90 % de femmes (1 773),
60 % issues de la campagne (1 182), 45 % de mères célibataires
et 66 % de jeunes ayant entre 18 et 30 ans (1 300).
Les ouvriers de la maquila de Sébaco peuvent se diviser en deux
grands groupes, selon quils ont ou non des responsabilités
familiales. Dans le premier groupe, on trouve un grand nombre de mères
célibataires et de femmes séparées ayant des enfants
à charge. Il y a également des femmes mariées ou
en concubinage, et quelques hommes chefs de famille.
La principale raison pour laquelle les femmes, notamment les mères
de famille, sont allées chercher du travail dans la nouvelle
usine, cétait la perspective de ne plus être séparées
de leurs enfants, de leur foyer et de leur lieu de résidence.
Beaucoup travaillaient alors comme domestiques, ce qui les obligeait
à quitter leur village et à ny revenir quune
fois par mois. En plus de leur assurer un revenu tous les quinze jours,
lusine leur permettait dêtre enfin avec leurs proches,
et de rentrer chaque jour chez elles.
La signification importante que revêt la notion de foyer dans
la société nicaraguayenne, en particulier en milieu rural,
le sens profond que lon a de la famille (il nexiste pas
de familles nucléaires) et la valeur qui est accordée
à la vie en famille expliquent cet attachement pour le «
chez-soi », pour le « retour à la maison ».
La maison, cest le toit qui abrite, ce sont les murs qui apportent
le soutien moral dont on a besoin pour élever des enfants et
surmonter les difficultés qui se présentent. Et les difficultés
ne manquent pas. Ecoutons une jeune mère de 24 ans : «
Je travaille toute la journée à lusine, mais
ça mest égal, parce que je peux rentrer chaque soir
chez moi et quil ne se passe pas un jour sans que je sois avec
mes filles. » Sa mère est du même avis : «
Avant, quand ma fille était domestique à Managua, elle
devait laisser sa gamine et, des fois, elle ne la voyait pas pendant
un mois. Chaque fois quelle rentrait et quelle devait repartir
au travail, cétait un moment difficile parce que la petite
se mettait à pleurer. Elle était gênée et
elle me disait toujours quelle ne voulait pas rester loin de nous.
»
« Je veux avoir ma maison, je veux vivre ma vie. »
Beaucoup de mères célibataires que nous avons rencontrées
dans lusine navaient jamais eu de travail rémunéré
et, abandonnées par leur conjoint, dépendaient totalement
du soutien économique, et parfois moral, que leur apportaient
leurs parents, frères et surs et autres proches. Le fait
de travailler dans la zone franche a représenté pour certaines
une forme inédite dindépendance économique
et personnelle. La maquila leur a changé lexistence. Largent
quelles ont en propre leur permet dassumer leurs dépenses,
celles de leurs enfants et, souvent, celles de leurs parents. Elles
en retirent une autonomie quelles ne connaissaient pas.
La maquila a aidé María Rosa, mère célibataire
de 20 ans, à se libérer de lemprise maternelle.
Elle a deux enfants, un garçon de huit ans et une fille de deux
ans. Elle vit avec sa mère, le compagnon de cette dernière,
une sur cadette et une cousine. Lorsquelle a commencé
à travailler dans la zone franche, elle est devenue la seule
personne de la famille à rapporter régulièrement
de largent à la maison, soit 450 córdobas par quinzaine
[soit 22 euros environ]. Avec cet argent, elle achetait les tickets
de lautobus qui la transportait à lusine, elle achetait
à crédit le nécessaire pour nourrir toute la famille
ainsi que quelques vêtements, chaussures ou produits de beauté.
« Avant dentrer à lusine, raconte-t-elle,
javais travaillé comme domestique à Managua.
Ma mère sest toujours occupée des enfants et ma
aidée quand je navais pas de travail. Mais aujourdhui
jassure lentretien de mes enfants et je suis même
en train de me construire une petite maison. Cest parce que cela
mest très difficile de vivre chez ma mère. Elle
est très embêtée que je men aille, mais je
pense que je continuerai à laider. Jai besoin de
ne plus vivre sous le même toit quelle, parce quelle
est jalouse de moi et quelle ne supporte pas que je sois avec
quelquun dautre, quun homme me tourne autour. Mais
moi, je veux faire ma vie et macheter ce qui me plaît.
» Lorsque nous avons achevé notre enquête, María
Rosa avait déjà déménagé avec ses
deux enfants dans une maison de brique couverte dun toit de tôle.
Elle continuait toutefois dapporter une aide économique
à sa mère, comme elle lavait promis.
« Je me suis fait une raison. »
Ramona vit seule avec ses quatre enfants à environ 65 kilomètres
de lusine. Elle gagne 680 córdobas par quinzaine [environ
33 euros], y compris les gratifications. Son salaire représente
la principale source de revenu pour sa famille composée de treize
personnes. Il sy ajoute 200 córdobas par quinzaine [environ
11 euros], qui sont rapportés par sa sur, employée
comme domestique à lextérieur et qui doit laisser
ses deux enfants en bas âge à la maison. Quant aux gains
du père, qui travaille par intermittence à la campagne,
ils ne sont jamais fixes.
Ramona, mariée à 18 ans, a eu quatre enfants en 15 ans
de mariage. Il y a environ trois ans, elle a décidé de
quitter son mari volage. Après avoir travaillé comme domestique
à Managua, elle a voulu tenter sa chance dans la zone franche.
Au terme de deux années dun travail intense, elle considère
que le salaire reçu pendant tout ce temps na pas changé
grand-chose à sa situation économique et ne lui a pas
non plus permis davoir la vie de famille à laquelle elle-même
et ses enfants aspiraient. En effet, pour gagner 680 córdobas
par quinzaine, elle na pas dautre solution que de se faire
héberger à Sébaco chez une amie, ce qui lui laisse
seulement une journée et demie par semaine dans son foyer. Sa
maison est située loin de lusine et, pour rentrer chaque
soir chez elle, elle devrait se priver des heures supplémentaires
qui lui permettent daugmenter un tant soit peu son salaire. Néanmoins,
elle fait tout pour ne pas perdre son emploi. Quelle autre choix aurait-elle,
que ce soit loin ou près de son foyer ? Elle se console dans
la
religion : « Jai foi dans le Christ mon Sauveur, je me
suis fais une raison, et tout ce que je demande à Dieu, cest
la santé pour ma famille et des forces suffisantes pour travailler
et lui apporter de quoi manger. »
Le machisme en question
Les femmes mariées qui cherchent du travail dans la zone franche
y sont contraintes par le fait que leur mari sest retrouvé
sans emploi par suite de leffondrement des cours du café
et de la faillite des grandes exploitations. On assiste ainsi à
un retournement de la situation : les femmes vont travailler, pendant
que les hommes restent à la maison sans emploi.
Le machisme ambiant, plus prononcé dans les zones rurales, explique
souvent que les hommes se sentent mal à laise face à
cette inversion des rôles traditionnels, qui veulent que lhomme
pourvoie aux besoins de la famille et que la femme prenne soin des enfants
et du mari, outre quelle participe aux travaux agricoles pendant
les périodes de pointe, mais toujours sous la domination de lhomme.
Or tout a changé : les femmes sortent de chez elles, rentrent
tard le soir et ont un nouveau patron, à qui elles obéissent
durant une bonne partie de la journée. Lépoux ne
conserve son rôle de maître que pendant de très courts
instants.
Martina, 24 ans, ancienne ouvrière de la maquila, est mariée
et mère de quatre enfants. Vivant dans des conditions dextrême
pauvreté, elle sest mise à la recherche dun
emploi dans la zone franche. Son mari ne trouvait du travail que de
manière occasionnelle et, parfois, il se passait quinze jours
sans que rien ne se présente. « Il arrivait, se
souvient-elle, que lon nait rien à donner à
manger aux enfants. Vous nallez pas me croire, mais on navait
même pas de quoi leur acheter un caramel. »
Martina a été embauchée à lusine au
début de lan 2000. Pendant neuf mois, elle a été
le seul soutien de famille. La faim sest faite moins tenace, mais
les problèmes avec son mari se sont aggravés. Les disputes
devenaient quotidiennes : elle nassumait plus son rôle de
mère, elle nétait bonne à rien, elle avait
changé
Lirritation et les critiques de son mari samplifiaient
quand un des enfants tombait malade et quelle ne pouvait rester
pour le soigner. Lorsquelle restait, son employeur lui retirait
la paie de la journée, les gratifications et les primes. Martina
sest alors retrouvée devant un dilemme : supporter les
récriminations constantes de son conjoint ou accepter les ponctions
de salaire. Subir les cris de son mari ou se priver de largent
nécessaire pour rembourser les dettes et pour que lon continue
de lui vendre à crédit la nourriture nécessaire.
« Il nest pas normal que, à cause du travail,
je néglige mon mari. »
Martina raconte que, désireuse de calmer son mari, elle se levait
à quatre heures du matin pour préparer les repas et laver
le linge de toute la famille, faire le ménage, ranger la maison
et tenir les aînés de ses enfants prêts pour lécole.
Après neuf heures passées à lusine, elle
rentrait le soir pour continuer de soccuper de la maison et pour
remplir ses devoirs dépouse. « Jai souvent
refusé quil me touche, ajoute-t-elle lâme en
peine. Jétais tellement fatiguée de toute une journée
de travail. Mais il se fâchait, il ne comprenait pas que je mintéresse
si peu à lui. »
Les efforts déployés par Martina furent vains. Son mari
lui reprochait de plus en plus souvent de quitter la maison de bonne
heure et de rentrer tard. « Tu nous négliges, moi et
mes enfants ! Ce travail te pourrit la vie ! Je ne tai pas demandé
de travailler ! Et le peu que je gagne me suffit pour tentretenir.
» Tous les jours, cétait le même refrain. Après
y avoir bien réfléchi, Martina décida de renoncer
à son travail la semaine même où son mari trouva
un emploi fixe. Et elle se consacra de nouveau aux tâches ménagères.
Les rapports du couple se sont améliorés, mais les difficultés
économiques de la famille se poursuivent.
« Ma place est ici, dit-elle, dun ton plus ou moins
convaincu. Il avait raison parce que, même si jai toujours
voulu travailler, il nest pas normal que, à cause du travail,
je doive négliger mon mari et mes enfants. » Nombreuses
sont les femmes qui, comme Martina, ont renoncé à leur
nouvel emploi et à une indépendance économique
précaire pour « sauver » leur ménage. Cest
parce quelles ont été élevées pour
servir autrui, pour obéir, et parce quelles nosent
imaginer quelles sont en droit de vouloir réaliser les
aspirations et les rêves qui sont les leurs.
« Je voulais aider mon mari. »
Dans dautres cas, la famille voit dun il positif le
fait que la femme travaille. Il ny a pas dautre remède
: cest la seule façon de sen sortir. Une ancienne
ouvrière de lusine se souvient : « Avec la fermeture
de Bencafé à Sébaco, mon mari sest retrouvé
au chômage. Il a pensé aller chercher du travail à
la maquila, mais comme ils emploient plus de femmes que dhommes,
je lui ai dit quil valait mieux que ce soit moi qui y aille et
que lui cherche de son côté parce que, en tant que femme,
javais plus de chances dêtre embauchée.
»
Dautres couples ont estimé quil serait bon pour la
famille de pouvoir compter sur deux salaires. Beaucoup de femmes, conscientes
de limportance de leur contribution à la situation financière
de leur foyer, ont vu dans la maquila un moyen de gagner un salaire
dappoint. Cest le cas de cette ancienne ouvrière
: « Avant, jétais habituée aux tâches
ménagères et mon mari travaillait sur les terres de son
père. Mais, les dernières années, après
des hivers désastreux, nous navons enregistré que
des pertes et nous ne sommes même pas rentrés dans nos
frais. Cest la raison pour laquelle je suis allée chercher
du travail dans la zone franche. Je voulais aider mon mari à
gagner largent nécessaire pour que nous ayons tous à
manger et pour acheter des chaussures et des vêtements à
nos filles. » Par la suite, les faits lui ont démontré
que son salaire douvrière lui permettait uniquement dassurer
à sa famille de quoi se nourrir et, en tirant beaucoup sur la
corde, dacheter de temps à autre à ses filles les
chaussures et les vêtements dont elles rêvaient.
« Les salaires sont les mêmes que quand on était
ouvriers agricoles. »
Presitex emploie seulement 10 % dhommes, sur un total de 1 976
salariés. Ils se font souvent embaucher à lusine
après leur femme ou leur compagne. Grâce aux nouveaux contacts
quelles nouent à lintérieur de lusine
et aux renseignements quelles réussissent à glaner
sur les besoins en personnel, ce sont elles qui orientent les hommes
et qui les encouragent à chercher un emploi, et cest grâce
à elles quils se font embaucher. La majorité de
ces hommes se voient contraints dabandonner le secteur agricole.
Sils sont autant attirés par lusine, cest parce
quils savent quils pourront compter sur un salaire fixe.
Cest ce quexplique lun deux : « Quand
jétais journalier, je travaillais dans des conditions épouvantables.
Lhiver avait été mauvais, et ma famille était
en très mauvaise posture. A la campagne, on ne sait jamais comment
va être lhiver, si on va gagner de largent ou en perdre,
alors quà lusine, on est rassuré : on a la
garantie de voir tomber le salaire tous les quinze jours. »
Certains, qui auraient pu cultiver leurs propres terres, racontent quils
ont néanmoins décidé dentrer à lusine
pour avoir lassurance de revenus plus sûrs que ceux quils
attendaient de leurs récoltes. « Avant daller
voir dans la zone franche, je travaillais sur les terres de mon père,
raconte lun deux. On allait acheter des semences, on
semait des oignons, des piments et des tomates, quon vendait ensuite
à Managua ou Masaya, et aussi des haricots et du maïs pour
la famille. Mais comme les hivers empiraient, on ne produisait plus
rien. Cest pour ça que je suis allé à la
maquila. »
Peu de temps après avoir été embauchés à
lusine, beaucoup se sont aperçus que le rêve dune
amélioration de leur situation économique grâce
à un salaire fixe restait lettre morte. Pour la majorité
dentre eux, le maigre salaire est égal à celui que
lon touchait quand on travaillait dans les champs. Pourtant, la
plupart dentre eux choisissent de rester à lusine
à cause de la stabilité de lemploi par rapport au
travail douvrier agricole temporaire : « Ils me paient
presque la même chose. Le seul avantage, cest que le salaire
arrive toutes les quinzaines et, pour ça, je resterai ici tant
que je pourrai tenir. »
Femmes et hommes célibataires : une nette différence
entre les deux sexes
Les femmes et les hommes célibataires, qui sont en principe libres
de toute responsabilité familiale, ont pourtant fréquemment
charge de famille. Cest notamment le cas des femmes qui, ici comme
ailleurs, manifestent toujours un souci particulier pour le bien-être
et lexistence de ceux qui vivent avec elles. Cette différence
entre les deux sexes apparaît sous de nombreuses formes. Beaucoup
douvrières célibataires remettent plus de la moitié
de leur salaire à leur famille, tandis que la majorité
des hommes célibataires se réservent presque la totalité
de leurs gains pour acheter des chaussures, des chemises à la
mode, des cigares, du tafia, voire des appareils pour écouter
« leur musique »
La majorité des jeunes ouvrières célibataires disent
aspirer à quitter lusine pour poursuivre leurs études,
tandis que les hommes nont pas dobjectif précis.
Ce quils veulent, cest faire face au présent, sans
trop se préoccuper de lavenir. Pour tous ces jeunes, femmes
et hommes confondus, le travail nest pas quelque chose de nouveau.
La plupart ont commencé à travailler tout petits, comme
aides dans le bâtiment, cireurs de chaussures, domestiques, journaliers,
coupeurs de café
Certains étaient déjà
partis au Costa Rica ou au Guatemala pour chercher un emploi. La nouveauté
de la zone franche, cétait, pour tous, lillusion
dobtenir un revenu fixe pour réaliser tel ou tel rêve
personnel : entamer ou pour suivre des études, acquérir
son indépendance, soffrir un peu de « luxe »,
ces petites choses qui plaisent aux jeunes et quils nont
jamais pu avoir à cause du dénuement de leur famille ou
même de lirresponsabilité de leurs parents.
« Ma fille est partie travailler pour pouvoir poursuivre ses
études. »
A Presitex, le segment de population qui domine est celui des 18-30
ans. Ils représentent 66 % de la main-duvre en activité.
En fait, pour pouvoir être embauché à lusine,
il faut avoir entre 18 et 35 ans. Au-delà, il est difficile de
se faire engager. Seuls quelques employés responsables
de service, spécialistes de la sécurité
sont âgés de plus de 35 ans.
Ce qui incite les jeunes des deux sexes à solliciter un emploi
à lusine, cest la facilité avec laquelle on
les engage, puisque lon nexige rien deux, pas même
la moindre expérience du travail sur machine. Le niveau détudes
ne constitue pas non plus un obstacle. Le travail à lusine
se résume à une activité de routine, répétitive
et mécanique. Comme la seule chose que lon recherche dans
la zone franche est une main-duvre jeune et bon marché,
peu qualifiée, désireuse et dans le besoin de travailler,
situation qui contribue ensuite à une exploitation du personnel,
les conditions à remplir sont quasi inexistantes. Cest
uniquement lorsquune ouvrière ou un ouvrier, après
quelques semaines dessai, natteint pas un certain niveau
de production que lon casse son contrat. La seule chose qui compte,
cest de produire beaucoup.
A linauguration de lusine, de nombreuses mères de
famille se sont réjouies à lidée que leurs
enfants pourraient trouver un emploi plus près de chez eux, nauraient
pas besoin de partir et resteraient à proximité. Certaines
ont même encouragé leurs enfants à quitter un emploi
qui les tenait loin de leur village, pour entrer à la maquila.
Telle autre mère, trop pauvre pour pouvoir continuer de payer
les études de sa fille, a conseillé à son enfant
de laisser lécole et de tenter sa chance à lusine
pour gagner largent nécessaire.
« Si ma fille était restée à lécole,
on naurait pas mangé à notre faim. Elle est donc
allée travailler dans la zone franche pour pouvoir poursuivre
ses études. »
Quand les rêves sévanouissent : « Jai
renoncé à étudier. »
La volonté dentamer ou de poursuivre des études
techniques ou universitaires pousse beaucoup de jeunes vers la maquila.
« Je suis allée chercher du travail, raconte une jeune
fille, parce que, à la fin de la seconde, jai voulu continuer
détudier pour apprendre un métier, mais mes parents
navaient plus les moyens. Jai pensé quavec
ce que je gagnerais, je pourrais men sortir, mais non, je nai
pas pu réaliser mes rêves. » Son rêve,
cétait de devenir professeur et denseigner à
lécole de son village, mais la seule possibilité
de trouver un travail qui sest offerte à elle a été
lusine. « Je pensais que je pourrais me payer un cours
dinformatique et étudier le samedi. Cest ce que je
pensais, mais
» Mais la réalité de lusine,
où on loblige à être présente tous
les samedis, a réduit ses rêves en fumée.
Une autre jeune fille explique la situation délicate dans laquelle
elle se trouve : « Lan prochain, je veux continuer mes
études, mais tout dépendra de la décision que je
prendrai. Parce que si je reste à lusine, je ne pourrai
pas étudier en même temps. Pourquoi ? Parce que cest
un travail qui me fatigue trop. Il ne me resterait que le dimanche pour
étudier. Et je ne sais pas si lon donnera des cours le
dimanche à Ciudad Darío. Et si je renonce à mon
travail pour étudier ? Ça ne marche pas non plus. Avec
quoi je paierais mes études ? Et, à lusine, ils
ne nous autorisent pas à étudier le samedi. Je lai
déjà demandé, mais ils répondent toujours
par la négative. » Une autre jeune fille, bachelière,
se désole : « A lusine, les filles célibataires
comme moi sont rares et la majorité dentre elles travaillent
pour poursuivre leurs études. Mais les illusions que lon
a quand on entre à lusine finissent par se dissiper. Lentreprise
naccorde aucune dérogation. On na pas le temps détudier
quoi que ce soit. Et il faut choisir : ou travailler, ou étudier.
»
Nous avons rencontré quelques jeunes femmes qui ont tenté
de réaliser leur rêve et de continuer leurs études,
mais les obstacles et les sanctions que leur impose la direction de
lusine les ont conduites à renoncer rapidement. Elles ont
dû subir des pressions constantes, et certaines ont même
été licenciées.
« Je leur ai demandé de me laisser aller à lécole
le samedi, mais ils ont refusé, raconte lune delles.
Ils mont dit que si je voulais étudier, le mieux était
de quitter lusine. Jai décidé de ne pas travailler
le samedi pour pouvoir étudier, mais lemployeur ma
réduit mon salaire, supprimé les primes et tout
Jai démissionné. Quest-ce que je pouvais faire
? Jai démissionné. »
Et une troisième : « Quand jai décidé
détudier, la première chose que jai faite
a été de demander à lentreprise lautorisation
de partir à midi le samedi pour pouvoir arriver à lheure
à lécole. Elle ma opposé un refus.
Je nai pas eu dautre solution que de sacrifier une journée
de travail entière et daccepter une réduction de
salaire. Cela ma fait perdre la prime dassiduité,
le supplément de salaisalaire et la journée complète.
» En plus dentraîner pour elle un manque à
gagner, sa décision lui a attiré les foudres de son supérieur
hiérarchique.
Les sanctions appliquées à lusine comprennent les
avertissements, que les récalcitrantes sont tenues de signer
tous les lundis, et qui sont archivés dans léventualité
dun licenciement. Mais la sanction la plus radicale et la plus
durement ressentie, qui les oblige à renoncer à leurs
plans et à leurs rêves, est la retenue effectuée
sur leur salaire tous les quinze jours. Cette sanction se traduit par
une réduction denviron 42 % du salaire total dû pour
une « quinzaine pleine », qui sélève
dans cette usine à 516 córdobas [environ 26 euros].
Cela représente une perte énorme qui ajoute instantanément
à létat de précarité financière
dans lequel se trouve déjà la famille.
« Je suis trop vieille pour étudier. »
Bon nombre douvrières et ouvriers interrogés avaient
tout juste terminé leurs études primaires, les communautés
rurales manquant de moyens. Souvent, les écoles primaires et
secondaires ne répondent pas à la demande, elles ne possèdent
pas les infrastructures de base ni les ressources humaines nécessaires,
ou bien leur éloignement les rend inaccessibles.
Beaucoup de jeunes femmes se résignent et renoncent à
étudier. « Pour moi, cest fini, je suis déjà
trop vieille, a déclaré lune delles. Jaurais
du mal à me retrouver en classe avec de jeunes enfants. Il ne
me reste plus quà chercher du travail, et la zone franche
est le seul endroit où lon pourra membaucher. »
Tous ceux et celles qui pensent comme elle et qui déclarent ne
pas aimer lécole deviennent apathiques à force de
travailler à la maquila : ici, on nencourage personne à
commencer ou reprendre des études ; ici, on offre un travail
qui nexige aucune formation ; ici, le travail est tellement dur
et épuisant que la seule activité qui reste possible,
cest de se reposer et de reprendre des forces.
Sébaco est une bonne illustration de la fable de la laitière
En plus de leurs illusions, tous ceux et celles qui sont entrés
à lusine ont apporté avec eux la peur. La peur de
ne pas être prêts à travailler en usine. La peur
dêtre maltraités. « En écoutant ce
qui se racontait dans le village, se souvient une jeune fille, jai
su que lon avait ouvert une zone franche à Sébaco,
mais je nétais pas très chaude pour partir parce
que je ne savais rien de ce que lon faisait là-bas. Je
navais jamais été devant une machine et on me disait
que je serai nommée opératrice. Ce quon me disait
sur les contremaîtres minquiétait aussi : quils
étaient mal élevés et quils maltraitaient
les gens. Mais jy suis allée ». Au contact de
la réalité, tous et toutes ont appris quune formation
était superflue. Et que les mauvais traitements faisaient quotidiennement
partie de leur nouveau travail. La réalité leur a surtout
enseigné que les illusions quils se faisaient au moment
dêtre embauchés ressemblaient beaucoup à celles
de la laitière de la fable écrite par Jean de La Fontaine
il y a quatre siècles et demi.
Avec le lait qui se répand sur le sol, Perrette voit sévanouir
tous ses rêves et il ne lui reste plus quà pleurer
sur son sort : « Adieu, veau, vache, cochon, couvée
». Alors que lavenir sannonce radieux, il suffit dun
accident fâcheux pour que lon se retrouve Gros-Jean comme
devant.
Traduction DIAL.
En
cas de reproduction,
mentionner la source DIAL.