Le problème du « manque » de terres
ne connaît pas de frontières en Amérique latine.
Malgré létendue dun continent vaste et sans
pressions démographiques majeures, peu nombreuses sont les
personnes qui possèdent suffisemment de terres pour vivre dignement.
La grande majorité na rien, ou très peu. La Bolivie
néchappe pas à ce paradoxe économico-social.
Près de 4 millions de ses habitants ne possèdent pas
la parcelle minima qui assurerait leur subsistance, comme le souligne
dans une interview exclusive, Juana Chambi, jeune dirigeante et responsable
du travail avec les femmes au Mouvement des sans-terre (MST). Le MST
de Bolivie se renforce de façon accélérée
grâce à ses protestations, ses luttes sociales et son
organisation collective. Interview réalisée par Sergio
Ferrari et publiée par ADITAL, 14 septembre 2004.
Promesses historiques
non tenues
Quest-ce que le MST de Bolivie ?
Un mouvement de familles, dhommes et de femmes sans terre. En
Bolivie, il existe une injuste répartition des terres, due à
la mauvaise gestion, par les gouvernements successifs, de ce problème
si sensible. En 1953, on mit en uvre une réforme agraire,
qui se définissait de façon réthorique par la formule
« la terre appartient à qui la travaille ».
Mais, au même moment, on consolidait la grande propriété
à lEst du pays et la mini-propriété à
lOuest. Puis on promulgua la loi INRA (Institut national de réforme
agraire), selon laquelle la terre appartient à celui qui a argent,
armes et pouvoir. Le résultat de cette situation fut la naissance
du MST, mouvement au sein duquel nous nous organisons tous, les sans-terre
ou ceux qui en possèdent trop peu. Notre objectif principal :
pouvoir vivre et aider à trouver une issue à la crise
que traverse notre pays.
Si lon devait faire la comparaison avec le MST brésilien,
quels sont les points communs et les différences entre lun
et
lautre ?
Nous sommes animés par des objectifs similaires. Récupérer
des terres pour les familles qui nen ont pas. Donner une impulsion
à la lutte théorique et pratique contre les latifundistes
qui accaparent les terres pour faire de la spéculation et des
affaires louches. Les deux mouvements développent des processus
dinformation, communication, consolidation et organisation des
familles sans terre. Par ailleurs, hélas, nous avons tous les
deux nos martyrs.
Les différences principales viennent de lhistoire et du
développement de lun et de lautre. Le MST du Brésil
a 20 ans dexistence, nous nen avons que 4. Eux ont déjà
obtenu des titres de propriété pour une bonne partie des
terres en litige ; nous, nous traversons tout juste une phase dorganisation
et nous avons obtenu très peu de titres de propriété
en notre faveur sur les terres non cultivées. Le MST Brésil
a des projets de développement en cours dexécution
et bénéficie de lappui dorganisations internationales.
Nous, nous ne pouvons compter que sur un soutien sporadique de quelques
ONG et personnes amies.
Et pour ce qui est du nombre des membres ?
Nous comptons environ 5 000 affiliés directs, 20 000 indirects.
Près de 200 000 personnes se sont rapprochées du mouvement
pour demander des informations. De toute façon, le défi
est significatif, car il existe environ 4 millions de Boliviens qui
aujourdhui nont pas de terre. Cest la population qui
émigre vers les centres urbains et péri-urbains, créant
des ceintures de pauvreté, se transformant en main- duvre
bon marché ou en véritable armée de chômeurs.
Une étape toujours critique
La Bolivie est apparue ces trois ou quatre dernières années
comme une des nations socialement les plus dynamiques et combatives
du continent. Pourriez-vous nous expliquer dans les grandes lignes quelle
est la situation politique actuelle de votre pays ?
Nous vivons une étape très critique. Depuis lannée
2000, les mouvements sociaux, lassés par tant dinjustice
et dexclusion, se sont dressés contre les politiques néolibérales
et ont entrepris la lutte pour améliorer leurs conditions de
vie. Pour cette raison, Gonzalo Sánchez de Lozada, un représentant
notoire des transnationales, a été chassé de la
présidence du pays. Il y a eu alors un transfert constitutionnel
dans les mains de lactuel président Carlos Mesa, qui, sous
la pression sociale, a dû initier un timide processus de transition,
dune démocratie représentative à une démocratie
participative.
A son arrivée au gouvernement, C. Mesa a pris trois engagements
principaux : organiser le référendum sur la politique
du gaz, qui sest tenu le 18 juillet dernier ; abroger la loi sur
les hydrocarbures de Sánchez de Lozada et la remplacer conformément
au résultat de la consultation ; enfin convoquer une Assemblée
constituante fixée à lannée prochaine.
Actuellement, le gouvernement ne peut répondre aux demandes les
plus importantes et les plus urgentes, aussi les mobilisations sont-elles
constantes. En même temps, les partis politiques traditionnels
et dautres secteurs évincés par la mobilisation
sociale entretiennent en permanence un processus de déstabilisation.
Quel est létat actuel des mouvements populaires, des
organisations sociales ?
Il y a eu de réels espoirs de changements avec le départ
de Lozada. On a pensé que lactuel gouvernement serait «
celui des pauvres ». Mais, le temps ayant passé, il a donné
seulement quelques réponses palliatives. Les mouvements populaires
vivent dans une grande incertitude.
Le MST de Bolivie participe, comme son homologue brésilien,
à Via Campesina... Que signifie pour vous cette référence
internationale ?
Jai été amenée à participer il y a
peu -du 11 au 20 juin de cette année - à une rencontre
internationale de Via Campesina en tant que représentante de
notre mouvement. Jai pu mieux la connaître. Notre appartenance
va de soi puisque Via Campesina rassemble dans le cadre international
des organisations du monde entier qui ont des objectifs similaires.
Ce qui nous unit, ce sont nos luttes contre le néolibéralisme,
contre les transnationales, contre la Banque mondiale et lOrganisation
mondiale du commerce (OMC), contre ces monstres qui nous affectent directement.
Via Campesina, par ailleurs, nous donne de la force pour réclamer
nos droits humains les plus fondamentaux : la terre, léducation,
la santé, la souveraineté alimentaire. Elle nous fortifie
et nous stimule dans le principe de la solidarité internationale.
Impossible de terminer ce dialogue sans vous poser une question essentielle,
par laquelle nous aurions dû commencer. Comment percevez-vous,
en tant que femme et militante dun mouvement populaire, ce nouveau
processus de rapprochement des acteurs sociaux de toute la planète,
manifesté dans le Forum social mondial, ou, par exemple, lors
du récent Forum social des Amériques à Quito, en
juillet dernier ?
La femme, spécialement la paysanne, à cause des multiples
responsabilités qui lui incombent, est la plus affectée
par les actuelles politiques mondiales hégémoniques et
la pauvreté qui en découle. Cest pourquoi toute
la nouvelle pensée et léchange altermondialiste
sont chaque jour plus nécessaires, presque indispensables. En
tant que femmes, nous devons y prendre part activement. Le travail quotidien
que je suis chargée de réaliser, en informant et faisant
réfléchir dautres femmes sur les sujets les plus
variés, est une forme très concrète de soutien
à ce courant. Il est fondamental de renforcer les alliances et
de faire grandir ces mouvements. En tant que femmes, nous vivons en
première ligne les problèmes quotidiens et nous les percevons
avec plus de force. Doù la nécessité de la
lutte. Ce nest quavec la lutte de tous, hommes, femmes,
jeunes, quune autre Bolivie et un autre monde seront possibles.
Un grand rêve qui peut devenir réalité !
Traduction DIAL.
En
cas de reproduction,
mentionner la source DIAL.