Il existe aujourdhui un réveil
de la religion maya. Le contexte en est marqué par lhéritage
de douleur et dhumiliation de ce peuple qui a beaucoup souffert
de la guerre qui a sévi avec tant de cruauté sur son
propre sol. Lheure est aujourdhui à lexhumation
des Indiens massacrés ensevelis dans des fosses communes. Au
cur de cette situation, la spiritualité maya témoigne
dune rare grandeur et est appelée à relever de
grands défis. Des éléments essentiels en sont
ici rappelés. La pastorale de lEglise catholique doit
évidemment prendre en compte la tradition religieuse de ce
peuple et pratiquer concrètement le dialogue interreligieux.
Article de Jesus Hernandez, Voces del Tiempo (Guatemala), février-juin
2004.
Réveil
de la religion maya
Actuellement, des jeunes indigènes approfondissent la spiritualité
maya. Lintérêt quils manifestent pour en comprendre
les rites est indéniable. Pour cela, on demande aux plus âgés,
aux anciens, aux guides [spirituels] pourquoi on pratique et
on célèbre de cette façon. Car les rites, chaque
rite, que ce soit au sujet de la naissance, de la maladie, des semailles
ou de la mort, expriment un monde de symboles et de sens en relation
avec la nature, la personne et le Créateur-Formateur. Cest
une partie de ce quaujourdhui on est en train dapprofondir,
et cest sa richesse : une façon de vivre en relation avec
lhistoire. Il est vrai aussi que cette spiritualité maya
que nous présentons maintenant a dû survivre et traverser
des périodes « obscures », marquées par des
luttes et des sacrifices. Le peuple lui-même a trouvé,
tout au long de lhistoire, des manières créatives
de sexprimer face à la Conquête, à divers
fondamentalismes religieux et à une guerre violente qui a voulu
tout effacer : par exemple, en parlant du Créateur-Formateur
à travers limage de quelque saint, en faisant en cachette
la prière des semailles ou des moissons pendant le conflit armé
ou en acceptant le syncrétisme religieux des rites mayas avec
le christianisme. Ce ne sont que quelques exemples.
Ainsi nous restaurons les axes de reconstruction de cette spiritualité
: la spiritualité maya a une grande richesse dexpressions,
dexpérience et dhistoire. En effet les qeqchi, achi,
mam, kiche, popti, chuj, entre autres, ont chacun leur manière
dentrer en relation avec le Créateur-Formateur, lexpérience
de survivre et de présenter à partir de ce quils
sont le visage de peuples frères. Malgré les tentatives
de destruction, le peuple sest recréé et transformé.
Il est bon de savoir que beaucoup de gens se rapprochent de cette spiritualité,
aussi bien des Mayas que des
« ladinos », des métisses et des personnes dautres
nationalités, sans que cela signifie une réduction folklorique
ou romantique. Nos guides spirituels ont raison de dire que la bougie
blanche que lon brûle au cours de la cérémonie
signifie le temps nouveau. Cest le vent. Cest le «
souffle », lair qui rafraîchit, transforme et construit
une nouvelle pensée. Cest pourquoi les gens se rapprochent
de cette spiritualité. Ici, elle a toujours existé et
aujourdhui, peu à peu, on lui redonne sa valeur, sa place
dans la vie de chaque famille, en chacun de nous. Au centre de cette
spiritualité est la parole, qui réclame le geste, laction
et lintentionnalité du rite.
Dans divers milieux ecclésiaux également, des efforts
ont été faits pour redécouvrir et revaloriser la
spiritualité maya. On a tenté une approche de la «
cosmovision maya » en essayant de comprendre la relation entre
Créateur-Formateur et créature. On a même fait des
« interprétations » théologiques à
partir des
« livres sacrés », par exemple le Popol Vuh. Cependant,
il faut approfondir davantage encore cette spiritualité des peuples
mayas, surtout quand on parle dinculturation ou dEglise
autochtone.
Les souffrances causéeset lévangélisation
Si quelque chose identifie la majorité des peuples indigènes
aujourdhui, cest précisément dêtre
et sappeler
« mayas », du fait de partager la même histoire, les
mêmes expériences et les mêmes expressions. Certains
peuples mayas ont affirmé ce qui suit : « en tant que
Mayas, nous avons subi beaucoup dholocaustes » : la
Conquête, lIndépendance, 36 ans de guerre et plus
récemment les traités commerciaux qui ont causé
davantage de pauvreté, de faim et de maladie. Les peuples «
mayas » sont les appauvris, les dépouillés, les
soumis, les exclus, et très souvent même les anéantis.
Ces « holocaustes » nous ont pendant longtemps séparés
et morcelés. Cependant nous avons montré que nous sommes
aussi des peuples capables de soigner et guérir les blessures
causées par ces actes de génocide et ethnocide. Ainsi
se présente la « bonne nouvelle » que ces peuples
font entendre(1).
Dans ce contexte, on reconnaît, déjà depuis la première
évangélisation, lattitude dun certain nombre
de missionnaires chrétiens - peut-être sont-ils peu nombreux
- qui ont été prophètes, ont pratiqué laction
sociale et ont défendu la cause indigène. Ils ont créé
une nouvelle manière de sengager avec nos frères
tout au long de lhistoire. Ils ont été le point
de départ pour comprendre ce que lEglise latino-américaine
a appelé des années plus tard « loption
préférentielle pour les pauvres ».
Nous faisons maintenant un grand effort pour reconstruire et revenir
aux valeurs de nos parents, de nos grands-parents, de nos ancêtres
et de tant de personnes qui nous transmettent oralement toute une sagesse.
Ainsi nous sommes témoins que le peuple a construit au long de
son histoire ces valeurs qui sexpriment en gestes et en symboles
et qui, certainement, nous différencient dautres groupes.
Les peuples crucifiés
Lévangélisation doit partir de la compréhension
de lhistoire des peuples mayas avec leurs expressions de fête,
de joie et de douleur. Quand par exemple la lumière est faite
sur la réalité des massacres que nous ont infligés
nos agresseurs, cest une cause de tourments. « Cest
insupportable, on nous terrorise, on nous contrôle, on nous intimide,
ou on nous menace »(2) : ce sont des expressions que lon
entend lorsquon procède à des exhumations(3).
Ces massacres sont imputés aux indigènes. Mais pour nous,
la récupération des restes de tant dhommes, de femmes,
de vieillards et denfants enterrés dans des fosses communes
ou des cimetières cachés signifie récupérer
le rythme du « retour»(4). Dun côté,
cest le retour avec les membres de la famille qui les reçoivent
pour les enterrer dignement, selon leurs rites propres. Et de lautre,
cest le retour et la rencontre avec les ancêtres, là
où sont nos racines, notre tronc. Dans la langue qeqchi on dit
Xe(racine), Qaton (tronc) : cest ce qui nous unit.
Mais parmi les vivants il est difficile aussi de trouver les racines
et de réaliser le retour à l« unité
commune », aux « peuples frères »(5). «
Aujourdhui, nous avons du mal à nous retrouver, et cest
la cause de tensions entre nous.» Cela se reflète dans
quelques attitudes assumées par divers représentants mayas
devant la reconstruction sociale : il y a des attitudes fermées,
très radicales, mais nous trouvons aussi des attitudes de dialogue.
Très souvent, cette attitude ouverte au dialogue religieux sest
transformée en syncrétisme. Il suffit de voir les expériences
du travail liturgique qui se fait dans diverses paroisses, où,
dans les cérémonies, on incorpore le cacao, les bougies,
le pom [ou copal, encens brûlé pendant les cérémonies],
la montagne, la grotte, le champ, etc. Nous reconnaissons le travail
et leffort que font aujourdhui quelques agents de pastorale
en parlant la langue propre à la région où ils
travaillent. Ils reprennent ainsi ce quont fait quelques missionnaires
comme Bernardino de Sahagun et Francisco Ximenez pendant les premières
années de lévangélisation sur ce continent,
bien quils continuent encore à être peu nombreux.
Qua apporté au peuple guatémaltèque la
spiritualité maya?
Le lieu sacré
Le lieu sacré est le sommet, la grotte, la montagne. Mais le
lieu sacré, cest aussi la personne. Cest pour cela
quexiste une relation entre chacun de ces éléments
de la création. Nous sommes une partie de la création.
Nous sommes à lintérieur de la création,
et par conséquent nous devons la respecter. Tout doit être
consulté. Il faut demander la permission à tous et à
tout. Voilà ce quinvite à vivre le calendrier maya,
où chaque jour a son Nahual, son protecteur, sa référence
à un élément de la création qui exprime
lharmonie et léquilibre entre les personnes et la
nature.
Cest ce qui est vécu dans la pensée maya ; mais
comment se situe la personne aujourdhui ? Comment se situe cette
personne dans la communauté ? Comment se situe-t-elle dans la
famille, la maison, le foyer ? Indubitablement il faut encore beaucoup
travailler pour mettre en pratique ce respect envers la vie, envers
la personne : homme et femme révérés comme lieux
sacrés.
Nos peuples ont des valeurs communautaires impressionnantes : le travail
des semailles, le travail de la construction dune maison, lintention
de la prière que lon va faire avec le consentement de tous,
lapport de la communauté pour faire la célébration.
Ces valeurs sont vues de lintérieur, mais maintenant plus
que jamais, elles sont en crise. Cela ne signifie pas que ces valeurs
vont se perdre, mais il faudra les récupérer et les pratiquer
dans une société qui impose de plus en plus lindividualisme,
la consommation et la compétitivité.
La tolérance et le dialogue religieux
Comme toutes les cultures, la culture maya nest pas statique,
elle est dynamique. Ceux qui en sont les porteurs lont adaptée
courageusement aux contextes historiques, spécialement au moment
de larrivée du christianisme. Il est révélateur
que ce « passage », cette « pâque » du
peuple, continue à être libérateur.
Aujourdhui, la spiritualité maya demande à dialoguer,
à rencontrer, à accepter quil y ait des différences.
Nous les Mayas, nous avons notre propre vision du monde, des personnes
et du Créateur-Formateur. Nous ne prétendons pas que ce
soit la meilleure. Mais elle est valide, se transforme et se recréée
avec le temps.
Notons un exemple concret : comment Dieu se manifeste-t-il dans les
peuples mayas ? « Cest la montagne sacrée, la
terre mère, le soleil père, la lune grand-mère.
Les maîtres du jour et de la nuit, ceux qui regardent et prennent
soin de nous, ceux qui nous parlent et à qui nous parlons, nous
les contemplons, nous les respectons, nous lui demandons sa permission
pour pouvoir vivre, manger et travailler. » Le lecteur aura
noté la forme grammaticale quutilise le Aj Qij
[devin, spécialiste du calendrier] : « ceux qui
prennent soin de nous », un pluriel, mais il termine en disant
« nous lui demandons », un singulier. Cest
dire que lunité sexprime de beaucoup de manières.
Lécho des « douze »
Dans le Colloque des douze on conserve le récit des premiers
missionnaires franciscains arrivés à la Nouvelle Espagne
[nom donné au Mexique par les Espagnols] et leur dialogue
avec quelques sages aztèques survivants de la conquête
de Tenochtitlan [ville de Mexico]. Devant lannonce de la
religion chrétienne, qui impliquait la condamnation des croyances
religieuses traditionnelles indigènes, les savants répondirent
« avec courtoisie et urbanité » :
« Vous avez dit que nous ne connaissions pas le Seigneur du
près et du proche, celui à qui appartiennent les cieux
et la terre. Vous avez dit que nos dieux nétaient pas vrais.
Cest là une nouvelle parole, celle que vous dites, nous
sommes troublés par elle, nous sommes tourmentés par elle.
Et maintenant nous détruirions lantique règle de
vie? Nous savons à qui lon doit la vie, à qui lon
doit de naître, dêtre engendré, à qui
lon doit de grandir, comment il faut linvoquer, comment
il faut prier
Nous ne pouvons pas être tranquilles, et certainement
nous ne croyons pas encore, nous ne prenons pas cela pour la vérité,
même si nous vous offensons. »(6)
Les Aztèques se demandent pourquoi on condamne leur religion
si cest le même Dieu qui se révèle dans lune
et dans lautre. Cest là la question pour lEglise
guatémaltèque aujourdhui. Comment allons-nous arriver
à « évangéliser » nos communautés
ou comment faisons-nous cette évangélisation ?
Un exemple de la compréhension et de la vision du Créateur-Formateur
est le Kabawil, qui signifie en réalité : celui au double
regard(7). Mais quand nous disons « celui au double regard
», nous parlons dhomme et femme, nous sommes homme et
femme, nous sommes complémentaires, homme et femme. Ce sont quatre
yeux, ce sont quatre points cardinaux. Ce sont les quatre regards de
cette conscience. Les points cardinaux sont quatre ; les coins sont
quatre, les couleurs sont quatre. Les éléments de la nature
sont quatre : le feu, la terre, leau et le vent. Au centre est
son cur, son ukux kaj, son ukux ulew,
disons-nous dans notre langue kiche : cur du ciel, cur de
la terre : cest lunité où je me trouve, où
je suis. Cest la sensation de me sentir en harmonie, jen
fais partie, il prend soin de moi, mais moi aussi je prends soin de
lui(8).
Un autre exemple de cette vie [en relation avec] le Créateur-Formateur
est la prière que disent les anciens du peuple qekchi : «
Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi : je vais arracher et jeter
le guamil9 parce que jai besoin de me nourrir. » Et
ils prient aussi pour les petits animaux quand il sagit de fléaux
(invasion dinsectes) : « Doù sont-ils venus?
Quils mangent ce qui leur est nécessaire, moi aussi jai
besoin de manger. » Tout se complète, séquilibre,
il y a égalité. Lancien recrée le monde et
la relation avec les personnes. Or, dans la réalité où
il sinsère, il ny a pas dégalité
entre homme et femme, il y a des mauvais traitements, il y a des souffrances,
on est dépouillé. Que faire alors pour convertir cette
doctrine en pratique ?
Dans les cérémonies mayas, nous trouvons une série
déléments qui permettent de sentir la profonde relation
avec le Créateur-Formateur et avec la création. Cest
à ce sujet que je dis : il faut abandonner un peu lautel.
Par exemple, dans les exhumations auxquelles jai participé
: Huehuetenango, San Marcos, Nebaj, Chajul
, toutes les cérémonies
que le peuple maya a réalisées ont lieu là-bas
sur la montagne, à côté de leurs défunts,
en allumant les bougies, en faisant la réconciliation avec leurs
êtres chers. Mais lEglise tend à centraliser les
cérémonies. La plus grande partie dentre elles se
font dans le temple. Alors il est nécessaire « dabandonner
un petit peu lautel ». Il faut descendre du « grand
autel » pour aller là-bas sur la montagne, à la
rivière. « Emportons notre sacrifice, emportons aussi
nos bougies, emportons notre pom, cest notre offrande. »
Il faut aller à la périphérie, là où
naît le Royaume, là où surgit la lecture de la réalité
de la vie, de la création, de lhistoire, de la mission
ouverte
Récupérer les gestes
Nous parlons à la terre, nous nous y agenouillons, nous la baisons
deux ou trois fois, quatre fois. Nous partageons la nourriture, nous
mangeons la même chose, « nous nous réjouissons
parce que vous êtes avec nous » et la parole que dit
notre peuple est : « vous vous faites un avec nous ».
Et lévangélisateur est « lun de nous
» quand il participe aux rites, aux gestes, à la nourriture,
quand il commence à reprendre toutes ces valeurs qui donnent
vie à notre peuple.
La mission de lEglise guatémaltèque aujourdhui
La vérité
Pour parler de la mission de lEglise guatémaltèque,
il convient de reprendre le projet interdiocésain pour la Récupération
de la mémoire historique (REMHI). Lexigence de la vérité
intervient à deux niveaux. Premièrement, lEglise
en elle-même doit être vraie : cest-à-dire
fidèle à lEvangile et aux besoins du peuple. LEglise
doit se demander à elle-même : qui es-tu ? Quelle est la
véritable Eglise ? Deuxièmement, lEglise doit se
prononcer sur les atrocités commises contre le peuple maya. Elle
doit faire toute la lumière sur la vérité historique
de ce que ce peuple a eu à souffrir. Comme il a souffert ! Ce
programme va à lencontre de ceux qui proposent loubli
et pensent quil « faut tourner la page de lhistoire
: il ne faut pas mettre en lumière la vérité de
ce qui sest passé pendant les années de guerre
». Comment recueille-t-on aujourdhui cette vérité
du peuple ? Il revient à lEglise la mission de donner la
parole au peuple crucifié : à ceux et à celles
qui ont survécu au génocide. De leur témoignage
jaillit la vérité.
Ce génocide, en plus dêtre un attentat contre la
vie, a été aussi un coup porté à notre spiritualité.
Comme nous le savons, lactivité missionnaire elle-même,
dans le passé et quelquefois encore dans le présent, a
détruit cette spiritualité. Ainsi le confirment aujourdhui
les catéchistes : « Ne nous a-t-on pas dit, il y a très
longtemps, que pratiquer notre spiritualité maya était
mal ? Que nous devions abandonner nos rites ? Et comment se fait-il
que maintenant on nous dit que non, que cest bien ? »
Il y a une grande confusion.
« Larmée nous a mis dans limpossibilité
de célébrer nos cérémonies. Avec tous ces
couvre-feux, nous navons pas pu célébrer au milieu
de la nuit. Car cest pendant la nuit que nous faisons nos cérémonies.
Il y avait de linsécurité. Il était difficile
de ressortir pendant la nuit pour faire nos cérémonies.
» Voilà ce quont signifié véritablement
ces années de silence et de sacrifice. Cette vérité,
elle doit être racontée.
Nos frères ne reposent pas en paix ; ils nous demandent de continuer
à faire des offrandes pour eux, de les rechercher et de les enterrer
dignement. Ils nous demandent de faire mémoire deux, car
ils continuent à être vivants et présents parmi
nous. Ils ne sont pas partis. Au contraire, ils sont près de
nous et près de nos ancêtres. Cest-à-dire
quils demeurent dans la conscience historique du peuple, un peuple
qui mérite de vivre avec dignité.
La justice
Un second critère de la mission ecclésiale, également
recommandé par le projet pastoral du REMHI, est la justice. On
a commis des crimes de lèse-humanité. Quand on commence
à découvrir cette vérité, les restes des
victimes révèlent peu à peu ce quon leur
a fait. Alors résonnent les paroles du Frère Antonio de
Montesinos :
« De quel droit, au nom de quelle justice, vous maintenez ces
Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible ? Au nom de quelle
autorité vous avez fait des guerres si détestables à
ces gens doux et pacifiques qui étaient sur leur terre où
vous avez massacré un si grand nombre dentre eux avec des
cruautés inouïes ; ne sont-ils pas des hommes ? Ne sont-ils
pas doués de raison ? » (4° dimanche de lAvent
1511)(10).
Parmi beaucoup dautres, nous trouvons un exemple de ce que révèlent
les restes [des victimes] dans le cas 83 du document de la Commission
pour la clarification historique (CEH) où limpact des balles
permet de reconstituer comment les patrulleros (habitants des
villages, membres des patrouilles dautodéfense) furent
obligés par larmée du Guatemala de tuer dix personnes
de leur propre communauté.
Dautres témoignages qui apparaissent dans les documents
disent : « Il est mort de froid, il est mort de peur, il est
mort de faim ». Dautres aussi disent : « Ils
sont morts à coup de machette », « ils sont
morts brûlés », « ils ont été
abattus ». Quand va-t-il y avoir justice pour ce peuple ?
La réconciliation et le pardon
Si quelquun sait pardonner du plus profond du cur, cest
bien le peuple maya : il a beaucoup pardonné. Dabord, il
demande de faire la réconciliation avec sa famille, avec ses
voisins, avec la communauté. Ensuite, il le fait avec la nature,
avec les animaux et avec toute la création. Nous sommes une partie
de cette création et nous sommes tous capables de revenir à
léquilibre et à lharmonie.
Très souvent, on fait porter la faute à tout le peuple
maya de ce quil a eu à souffrir. On nous a même fait
croire que cest de notre faute si on a tué nos frères
et nos surs. Aujourdhui, il nous revient de garder présents
les noms de chacun deux et de chacune delles ; ce sont des
martyrs, et cest à nous décrire leur martyrologe.
Il y a beaucoup de manière de demander pardon ; il y a des rites
et des cérémonies. Ce pays est si morcelé que parfois
nous ne sommes pas capables dapprécier ces signes. Les
anciens disent : « Allons faire la cérémonie.
Il ne pleut pas, cest peut-être parce que, entre nous, nous
nous sommes querellés ou parce que nous sommes divisés.
Nous allons prier pour la pluie, les semailles, la famille, la paix,
pour nous qui sommes ici maintenant et pour ceux qui nous ont déjà
devancés et qui veillent sur nous. Ils continuent à nous
conseiller sur la manière dont nous devons vivre en communauté.
» Cest là la pédagogie de Guatemala : nunca
más [Guatemala, jamais plus, titre du rapport du REHMI] :
la récupération de la mémoire pour quon ne
recommence pas à commettre le même péché,
le même crime.
Cette dernière proposition de réconciliation et de pardon
est une tâche qui reste à faire dans la société
guatémaltèque : à qui allons-nous pardonner si
personne ne veut accepter la responsabilité de tant de maux ?
Dialogue entre les religions
Le missionnaire qui sinsère et accompagne le peuple indigène
entre dans une spiritualité qui a encore beaucoup à apporter.
Là est le visage de Dieu.
Il est nécessaire que lEglise descende du « grand
autel », pour se retrouver avec la Parole disséminée
dans le peuple là où il y a la recréation du monde
: dans la vallée, dans la montagne, dans la grotte, sur le chemin,
dans la rivière. Que lancien préside, que le peuple
célèbre avec ce qui est à lui, ce qui lui est propre.
Nayons pas peur du dialogue religieux. Les anciens sont très
respectueux dans ce sens. Ils ne vont pas se battre parce quun
de leurs rites nest pas célébré. Ils en seront
préoccupés, certes, parce quils devront continuer
à le faire en secret. Mais là où il y a un véritable
dialogue interreligieux, il y a confiance et authentique libération.
Notes
1 Commission de clarification historique, Guatemala, memoria
del Silencio [Guatemala, mémoire du silence], Tome V. Conclusions
et recommandations, « actes de génocide », p. 48-51.
2 Témoin d'un cas d'exhumation à San Carlos Las
Brisas, Barillas, Huehuetenango, 2002.
3 Le Centre d'analyse de médecine légiste et de
sciences appliquées, CAFCA, procède à des exhumations
au niveau national. La plupart ont été réalisées
dans des communautés indigènes : Ixil, Quiche, Qexiguë,
Thug, PopArt, Qanjobal, entre autres.
4 « Le retour » : la mort est comprise comme le fait
de revenir à la « terre mère »; nous sommes
« fils de la terre », nous y retournons et nous nous unissons
avec nos ancêtres. Dans ce sens, il est nécessaire de passer
par le Xibalba, le lieu de la lutte, de la transformation et/ou purification.
5 Dans la langue popti « peuples frères »
se dit huixtaj. Dans ce sens, les 5 villages Huista de Huehuetenango
sont des peuples frères. Et ils commencent à réfléchir
et uvrer ensemble.
6 Miguel Leon-Portillo, El reverso de la Conquista [Le revers
de la Conquête], México D.F, Editorial Joaquin Mortiz,
1988, p. 23-28.
7 Edgar Cabrera, El Calendario Maya, su origen y filosofía
[Le Calendrier Maya, son origine et sa philosophie], ed. San José
C.R., 1995,. p.87.
8 - Interview avec Aj Q'ij, Chichicastenango, février 2002.
9 - Le guamil, ce sont les mauvaises herbes et les broussailles dont
il faut débarrasser la terre avant les semailles.
10 Il est intéressant de lire ce que Enrique Dussel écrit
au sujet de l'oppression de la périphérie coloniale et
néocoloniale : « (
) on se demande avec Fernandez
de Oviedo : les Indiens sont-ils des hommes c'est-à-dire, sont-ils
européens et pour autant des animaux rationnels ? La réponse
théorique est la moins importante ; quant à la réponse
pratique, qui est la véritable réponse, nous continuons
à en souffrir encore : ils sont seulement de la main-d'uvre,
sinon irrationnels , du moins « bestiales », incultes -
parce qu'ils n'ont pas la culture du centre -, sauvages
sous-développés
». (Filosofía de la liberación [Philosophie de la
libération], p.13).
Traduction
DIAL.
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