En payant à la Banque mondiale
des arriérés de 52,6 millions de dollars, le gouvernement
dHaïti témoigne de la priorité accordée
au réglement de la dette dans un pays écrasé
par la pauvreté. Le service de la dette de Haïti a plus
que doublé de 1996 à 2003. Malgré différents
appels en faveur de son annulation, la pression des institutions internationales
est continue pour que la dette soit honorée. Les accords conclus
dans le monde actuel aboutissent à renforcer la subordination
des économies des pays pauvres au système de léconomie
mondiale et à renforcer le pouvoir des multinationales.
Texte rédigé en janvier 2005 par Camille Chalmers, directeur
exécutif de la Plate-Forme haïtienne de plaidoyer pour
un développement alternatif (PAPDA).
Le
4 janvier 2005 le gouvernement intérimaire a versé à
la Banque mondiale des arriérés dun montant de 52,6
millions de dollars US, soit 1 946 200 000,00 gourdes (près de
2 milliards de gourdes). Il nest pas nécessaire dêtre
un expert pour avoir une idée des immenses travaux qui auraient
pu être exécutés au bénéfice de notre
pays avec cette somme colossale au regard de la taille de nos finances
publiques. Ce geste attendu depuis de longs mois par les Institutions
financières internationales (IFI) semble avoir décidé
les bailleurs de fonds à finalement commencé à
honorer une partie de leurs promesses daide durgence proclamées
à grand renfort de tapage médiatique pendant et après
la Conférence de Washington des 18 et 19 juillet 2004.
Ce versement effectué par les autorités actuelles montre,
encore une fois, que la gestion des fonds publics ne répond pas
au souci que lon pourrait supposer primordial de répondre
aux besoins dune population qui, dans sa grande majorité,
est accablée par la pauvreté, lanalphabétisme,
laccès insuffisant aux soins de santé primaire et
à léducation. Dans le budget 2004-2005 de lactuel
gouvernement, 22% des dépenses publiques seront consacrées
au paiement du service de la dette, ce qui constitue en termes relatifs
la priorité numéro un de la politique actuelle.
La décision de continuer à payer une dette illégale,
illégitime et criminelle dans la situation actuelle que traverse
notre pays paraît particulièrement absurde et irresponsable.
Notre pays est de loin le plus pauvre de lhémisphère
et les chiffres disponibles sur lexercice fiscal 2003-2004 montrent
un processus de dégradation alarmant. Nous sommes un pays en
régression économique rapide. Notre pays vit une profonde
et longue crise politique et institutionnelle et de surcroît pendant
lannée 2004 nous avons été frappés
par des catastrophes naturelles de grande ampleur détruisant
presque complètement les localités de Fonds-Verettes,
de Mapou et la ville des Gonaïves. Lune des principales villes
du pays a été totalement détruite occasionnant
plus de 350 000 sinistrés. Ces ravages ont eu des effets économiques
dévastateurs sur la production agricole de nombreuses régions
dans les départements du Nord, du Nord-Ouest et de lArtibonite,
augmentant linsécurité alimentaire, le chômage
de centaines de milliers de citoyens et citoyennes plongés dans
la détresse et le désespoir. Comment peut-on, dans une
telle conjoncture, oser demander à notre pays dhonorer
le service dune dette qui correspond à des sommes qui,
au moins en partie, ont été pillées et utilisées
à des fins denrichissement personnel ?
Comment peut-on expliquer que les fonds promis solennellement en juillet
2004 dans le cadre dun programme mettant en évidence la
nécessité dun soutien financier massif et urgent
nont jamais été décaissés tout au
cours du deuxième semestre de lannée ? Comment qualifier
cette « générosité » qui tarde à
se concrétiser pendant six longs mois et qui ne se réveille
que grâce à la stimulation du versement des 52 millions
le 4 janvier dernier ?
Soulignons que le cynisme qui se dégage dans le cadre des relations
de notre pays avec les Institutions financières internationales
est un élément consubstantiel du marché de laide
internationale qui ne sert quà maintenir la dépendance
des pays du Sud et qui prolonge un mécanisme de pillage de nos
ressources. Rappelons que le volume des liquidités versées
annuellement par les pays du Sud représente souvent 7 à
8 fois le montant total de ce qui est mal nommé « aide
publique au développement ». Haïti, malgré
sa situation économique déprimée, est devenue un
exportateur net de capitaux vers la Banque mondiale au cours des dernières
années.
Préférence aux transnationales
Dans un communiqué publié le 8 janvier 2005, soit 4 jours
après le paiement reçu dHaïti, la Banque mondiale
annonce que 73 millions de dollars ont été décaissés
pour Haïti. Du montant accordé 61 millions seront consacrés
à la « gouvernance économique ». Nous constatons
que la fameuse « générosité » se manifeste
en priorité dans le secteur qui concerne en fait le processus
de privatisation des principales entreprises publiques. Il est significatif
que le premier décaissement, en dépit dune déclaration
très confuse de James Wolfhenson, ne concerne pas la création
demplois, ni lappui aux petites et moyennes entreprises,
ni laccès aux services sociaux de base, mais en fait la
mise en place des procédures de passation de marché visant
à accélérer le processus de transfert de capitaux
vers les entreprises transnationales. Étonnante priorité,
surprenante générosité dans un contexte deffondrement
économique et durgence humanitaire. La Banque mondiale
opère dans un contexte dominé par les intérêts
des grandes puissances et des firmes transnationales qui ont, au cours
des deux dernières décennies, acquis un volume important
de capitaux venant des processus de privatisation du patrimoine de nos
pays. Ces privatisations sont souvent entachées de corruption
et dinterminables scandales financiers.
A ce sujet il convient de mettre en garde le gouvernement provisoire
contre toute tentation de privatisation rapide des entreprises publiques.
Il ne revient pas aux autorités actuelles de prendre des décisions
aussi importantes qui modifient les structures économiques de
notre pays. Sil est normal que le gouvernement actuel engage des
études visant à améliorer lefficacité
et la rentabilité des entreprises publiques, seul un gouvernement
élu sera en mesure de décider sur ces dossiers à
la suite de larges consultations avec les acteurs et usagers concernés.
La Commission nationale intérimaire des marchés publics
devrait avoir une composition équilibrée pour éviter
que certains soient à la fois juge et partie dans lévaluation
des offres des acquéreurs potentiels.
Les appels doffre de la Banque mondiale
Il faut souligner, à lattention du public haïtien,
quil sagit dun accord « dajustement
structurel et dappui à la réforme de la gestion
économique » comme lindique le communiqué
de la Banque mondiale. Lannexe 2 de laccord signé
précise que le gouvernement devra obligatoirement recruté
des « consultants internationaux spécialisés
dans la passation des marchés ». Pour ce quil
sagit de la « réforme » de la CAMEP
(Centrale autonome métropolitaine deau potable), de lAAN
(Autorité aéroportuaire nationale), de lAPN (Autorité
portuaire nationale), de lEDH (Electricité dHaïti)
et de la Téléco (Télécommunication) le gouvernement
sengage à recruter des cabinets internationaux pour effectuer
un audit financier. Dans lesprit de la rationalisation des dépenses
publiques, a-t-on vérifié quaucune firme haïtienne
ne dispose des compétences requises pour effectuer ce travail
daudit ? Les firmes haïtiennes qui opèrent dans le
domaine financier ne sont pas éligibles dans le processus dappels
doffres défini par la Banque mondiale. Comment justifier
cette exclusion ?
Les documents signés avec la Banque mondiale mettent en évidence
les véritables objectifs des Institutions financières
internationales dans le cadre du marché de laide publique
au développement. Les prêts sont souvent accordés
afin de permettre aux pays endettés de continuer à verser
les montants du service de la dette, accélérer le processus
dintégration subalterne de nos économies au système
mondial et renforcer le pouvoir des entreprises transnationales.
Quel modèle de développement ?
La Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement
alternatif (PAPDA) condamne le versement des 52,6 millions de dollars
décidés par le gouvernement actuel qui a tiré plus
de 40 millions de dollars US de nos réserves pour honorer des
arriérés. Les améliorations évoquées
dans la gestion des finances publiques ne seront guère profitables
à léconomie nationale quand des ressources croissantes
sont absorbées par le paiement de la dette. Le service de la
dette externe a plus que doublé entre 1996 et 2003 et notre pays
a déjà remboursé plusieurs fois les dettes quon
lui attribue. Nous condamnons le modèle de développement
imposé par les grandes puissances et les Institutions financières
internationales qui enferment nos pays dans le piège de lendettement
continu et des déséquilibres macro-économiques
comme ceci est douloureusement vécu aujourdhui par nos
voisins de la République Dominicaine qui se voient dans lobligation
de consacrer 40% de leurs revenus fiscaux au paiement de la dette externe.
Le peuple haïtien sest déjà prononcé
en faveur dune annulation totale de notre dette externe à
travers la campagne Jubilée 2000. Plus de 135 000 citoyens et
citoyennes de notre pays ont signé la pétition mondiale
de lannée 2000 exigeant lannulation de la dette des
pays pauvres. Cette revendication a été publiquement appuyée
par de nombreuses institutions internationales. Le Vatican sest
prononcé à plusieurs reprises dans le même sens
réclamant une annulation totale de la dette externe de notre
pays.
Il y a urgence
Nous pensons quil faut profiter de cette période dite de
« transition » pour apporter une solution définitive
à ce problème de la dette qui représente un frein
pour le processus de développement national.
Nous demandons un arrêt immédiat des versements effectués
au titre du service dune dette que le peuple haïtien na
jamais contractée. Nous demandons aussi la mise en place
dun audit citoyen sur les 30 dernières années
de financement international permettant de faire la lumière
sur de nombreux aspects qui demeurent obscurs. Cet audit permettra détablir
les responsabilités, didentifier les principaux responsables
du pillage et dengager un processus de récupération
des biens mal acquis au profit du Trésor public. Un moratoire
dau moins une dizaine dannées devrait prendre place
et tout ce qui est budgétisé au titre du paiement du service
de la dette doit être immédiatement investi dans les secteurs
suivants : éducation, santé, nutrition, infrastructures
rurales dans le cadre dune vaste offensive contre la pauvreté
et ses causes structurelles.
Nous considérons que la cessation de paiement, lannulation
de notre dette externe et laudit citoyen sont des instruments
qui nous permettront véritablement damorcer un nouveau
départ dans les relations entre lEtat et la population
haïtienne. La construction de la citoyenneté exige la mise
en place de mécanismes de participation et de transparence dans
lorientation et la gestion des dépenses publiques. Les
nouvelles relations de confiance que nous voulons construire ne seront
viables quà ce prix. Nous invitons les dizaines de milliers
de personnes et dorganisations qui se sont mobilisées pour
la campagne pour lannulation de notre dette externe et tous ceux
et toutes celles qui sintéressent au processus de démocratisation
de notre pays de se mobiliser pour dire non au pillage de nos ressources.
Les gestes comme ceux du 4 janvier sont une insulte à la misère
du peuple haïtien et ne doivent plus se répéter.
Non à la dette, non à la corruption, oui à la transparence.
La vie avant la dette.
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