Limage
dun canal qui réclame plus deau, plus de terres
et de ressources économiques pour rendre possible sa croissance
contraste avec la réalité des populations paysannes
et urbaines en situation dappauvrissement accéléré,
avec, pour travailler, moins de terres à leur disposition et
une eau de plus en plus rare.Tant que le canal exigera toujours plus
despace et de ressources du Panamá pour ses activités,
tant que les bénéfices ne seront pas convenablement
redistribués à la population, nous pourrons toujours
parler du Panamá du Canal mais pas du Canal de Panamá.
Article de Martin Renzo Rosales, sj., paru dans Envío
(Nicaragua), mars 2005.
Panamá
est un pays doté de ressources naturelles merveilleuses. Il occupe
la 19ème place au niveau mondial pour la variété
des espèces qui habitent son territoire. 225 espèces de
mammifères, 226 espèces de reptiles, 170 espèces
danimaux amphibies et 929 espèces doiseaux partagent
la vie avec plus de 9 000 variétés de plantes, dont 1
500 sont propres au pays. Mais ce nest pas pour cette raison que
la partie la plus étroite du continent américain est devenue
célèbre, mais pour un ouvrage considéré
par beaucoup comme la 8ème merveille du monde moderne : le Canal
de Panamá.
Le Canal est la principale référence de Panamá
depuis que ce pays est devenu indépendant en novembre 1903. Depuis
cette date, lévolution de son histoire se concentre sur
lespoir de tirer profit de la voie interocéanique.
Un ouvrage colossal, des effets colossaux
Depuis le début de sa construction en 1904, jusquà
son inauguration en 1914, les actions qui ont rendu possible lexistence
du Canal de Panamá sont synonymes dantécédents
au superlatif en ce qui concerne la réalisation technique, la
santé publique, les déplacements humains et la transformation
de lécosystème. Les données les plus sûres
sur la construction du Canal de Panamá se trouvent dans louvrage
de David McCullough, La route entre deux mers.
Les réussites en matière de salubrité avec le contrôle
de vecteurs - comme celui de la fièvre jaune - eurent un impact
considérable sur les politiques de santé publique au niveau
mondial. Sur le plan démographique, on estime que des personnes
de 97 pays sont venues dans listhme pour travailler à la
construction du Canal. Les plus de 50 000 Antillais méritent
une mention spéciale ainsi que les 15 000 Européens qui
débarquèrent à Panamá pour les 10 années
que durèrent les travaux. Beaucoup parmi ces ouvriers, en sinstallant
définitivement dans le pays, ont contribué à la
configuration de lactuelle mosaïque culturelle et ethnique
du Panamá.
Lécosystème de listhme du Panamá a
subi des transformations dramatiques et colossales en raison des excavations
pour le canal. On a remué environ 219 millions de mètres
cubes de terre et on a construit ce qui fut pendant plusieurs années
le lac artificiel le plus grand du monde, le Gatún, avec ses
423 km2. On a détruit des milliers dhectares de forêts
et on a inondé des habitats humains. Du côté du
Pacifique on a réussi à relier plusieurs îles à
la terre ferme et sur la côte Atlantique on a édifié
une énorme digue pour protéger la ville de Colón,
ancienne île devenue péninsule au 19e siècle.
Le raccourci de quelques 80 km de long qui constitue ce Canal de Panamá
pour traverser listhme a permis de réduire considérablement
le temps et la distance parcourue entre les océans Atlantique
et Pacifique. Par la voie interocéanique, un navire économise
plus de 7 800 miles entre New York et San Francisco si on la compare
avec lautre route qui passait par le Cap Hornes, au sud de lArgentine
et du Chili.
Voie de passage, source de revenus
Le Canal de Panamá a été beaucoup plus quune
route utile et neutre pour les bateaux de toutes les nations. Très
vite, il est devenu une enclave économique, politique et militaire
des Etats-Unis à des fins géostratégiques. Des
lois, une langue, des autorités, une économie et une organisation
administrative et des bases militaires américaines se sont installées
au milieu du territoire panaméen, modifiant, plus quon
ne sy attendait, la dynamique du Panamá en tant que pays
indépendant. Depuis son ouverture, en 1914, jusquà
aujourdhui, il sest effectué environ 900 000 passages
par le Canal de Panamá, avec un mouvement de 13 000 à
14 000 passages par an. 4% du commerce maritime mondial passe par le
Canal et pratiquement 23% du trafic entre lAsie et la côte
Est des Etats-Unis.
Depuis son transfert à Panamá, le 31 décembre 1999,
le canal a été une source essentielle de revenus économiques
pour le Panamá. Ces 4 dernières années, il est
entré dans le pays près de un milliard de dollars, cest-à-dire
beaucoup plus dargent que durant les presque 85 ans dadministration
nord-américaine.
Pour assurer à la voie interocéanique un fonctionnement
approprié au moment de passer sous le contrôle de Panamá
et dans le but de léloigner des velléités
de la politique partisane du pays, il a été créé,
au moyen dune disposition particulière de la constitution,
une agence autonome chargée de ladministration du Canal
et de son bassin hydrographique. Cette institution, appelée Autorité
du Canal de Panamá (ACP), est devenue en 4 ans linstitution
la plus puissante du pays, avec des recettes par millions qui lui permettent
de manier un budget équilibré, bien supérieur à
nimporte quelle autre agence gouvernementale du Panamá.
Ses 7 500 fonctionnaires et employés sont les mieux payés
du pays.
Il est indéniable que, grâce au service efficace quil
prête à ses usagers, à une technologie sophistiquée
typique dune entreprise dun pays industrialisé, à
sa contribution au PIB national, au trésor national et à
larticulation dautres services directement ou indirectement
reliés au canal, celui-ci est un revenu très précieux
pour le Panamá. Léquipe qui le gère - en
imprimant à louvrage une dynamique dentreprise -
a assuré non seulement le maintien de linfrastructure,
mais aussi lamélioration de la qualité des services
prêtés par les Nord-Américains.
Aujourdhui le Canal de Panamá doit répondre aux
transformations du commerce international. Lexpansion économique
asiatique en général, et lessor surprenant de léconomie
chinoise en particulier, ont développé le volume des marchés
de ce côté du globe et, par conséquent, ont développé
léchange commercial entre lAtlantique et le Pacifique.
Aussi des entreprises navales de lAsie et de lEurope sont-elles
en train de sorienter vers la construction de navires de plus
grand gabarit qui permettront de transporter une cargaison plus importante
par voyage. Mais ces bateaux sont trop grands pour pouvoir traverser
le Canal de Panamá.
Des fonctionnaires de lACP avancent lidée que, dans
quelques années, si le Canal de Panamá ne sagrandit
pas, le marché de ces méga-bateaux sera perdu du fait
que les navires chercheront dautres routes alternatives. Aussi,
lACP se pose-t-elle le problème de lélargissement
du Canal de Panamá pour le maintenir en accord avec les nouvelles
tendances du marché naval.
Histoires douloureuses tombées dans loubli
Au milieu des années 80, « mon nom est Panamá
» fut la devise dune campagne touristique agressive lancée
par linstitut du Tourisme de Panamá et dirigée particulièrement
au marché nord-américain. Sa plate-forme de lancement
fut un séduisant concours
« universel » de beauté, réalisé avec
des tambours et des cymbales en plus de quelques majorettes.
Selon les initiés, Panamá est un terme précolombien
qui pourrait vouloir dire « abondance de papillons » ou
« abondance de poissons ». Il désigne aussi actuellement
un arbre majestueux.
Plus que tout autre signification, ce nom est inévitablement
lié au canal qui a conditionné le destin de notre pays.
Et ce Panamá-là en lien avec le canal, vu sous une autre
perspective, nous offre un panorama qui na absolument rien de
séduisant pour en faire la publicité. Par exemple, rien
ou tout au moins pas grand-chose, na été dit dans
les textes de lhistoire du Panamá sur le sort, les sacrifices
et les souffrances de la plupart des hommes qui travaillèrent
à la construction du canal ou encore des victimes dues à
son existence.
Les récits les plus connus sur la construction du canal présentent
souvent cet ouvrage de prouesse technique comme le triomphe du génie
de lhomme sur la nature indomptée pour le bénéfice
du commerce mondial. Et cest vrai : à la base de cette
version de lhistoire, il y a les données qui passèrent
à la postérité dans la littérature officielle
la plus répandue et qui se concentrent généralement
sur les personnes qui ont géré le projet. Ces récits
sont une fabuleuse vitrine pour admirer les prouesses de ces hommes
comme Stevens, Gaillard, Goethals, ainsi que les présidents des
Etats-Unis Taft et Teddy Roosevelt. Par contre, on na presque
rien su des histoires des travailleurs qui, arrivant de près
ou venant de loin, ont constitué le facteur essentiel de la réussite
de cette entreprise. Tout au plus, la mémoire historique de certains
secteurs de la population panaméenne et quelques allusions en
littérature font état du système inhumain de discrimination
raciale instauré au Canal, où les travailleurs nord-américains
recevaient de meilleurs salaires, habitaient dans de plus beaux logements,
et obtenaient de meilleurs soins de santé que les travailleurs
noirs ou non nord-américains.
On a beaucoup moins parlé des panaméens déplacés
à cause des travaux de la construction et des communautés
rurales qui sont restées submergées à jamais sous
les eaux du Canal. En parcourant rapidement des données auxquelles
on a fait peu de publicité, nous savons que, suite aux inondations
des terrains sur la route du Canal, près de 21 communautés
ont disparu. Quelques-unes sont réapparues en dautres lieux
sous les mêmes noms : Gatún, Limón, Chagres, Miraflores
Dautres, comme Matachín, Bohio Soldado, Gorgona, Frijoles,
Bailamonos, Cruces, Cruz de Juan Gallego y Santa Cruz, ont disparu de
la face de la terre sans laisser dautre trace de leur existence
que les souvenirs danciens, descendants de victimes.
Dans son ouvrage, David McCullough, fait remarquer que des milliers
de personnes ont été déplacées par lavancée
des eaux du lac Gatún, ont été dépossédées
de leurs terres et de leurs biens et réinstallées sur
des terrains plus élevés. Toutes ces personnes sont restées
avec le sentiment de ne pas avoir reçu une juste compensation
et davoir été réinstallées de façon
tout arbitraire, sans aucune consultation préalable ni aucune
instance à qui se présenter pour réclamer.
Enclave militaire, enclave aux multiples agglomérations
Tout au long du XXème siècle, lexistence de lenclave
autour de ce canal a été un point dappui pour des
interventions militaires du gouvernement nord-américain dans
la politique intérieure du Panamá, qui provoquèrent
un grand nombre de victimes. Le point culminant a été
linvasion des Etats-Unis en décembre 1989 dont le chiffre
réel de morts et de blessés - 15 ans après - na
pas pu être encore déterminée avec exactitude. Si
à tout cela nous ajoutons la présence permanente dans
la Zone du canal, du Commando Sud, institution de triste mémoire,
le rayonnement négatif de lenclave, pour notre plus grande
honte, a été immense dans le reste du continent.
Dun point de vue démographique, le Canal a favorisé
un peuplement qui sétend sur la zone parallèle à
la voie de passage entre les villes de Colón et Panamá.
Pratiquement, la moitié des quelques 3 millions et plus dhabitants
du territoire de Panamá, habite dans la zone métropolitaine
comprise entre ces deux villes.
Dans cette zone, en outre, se sont établis les principaux centres
de lactivité socioéconomique et de décision
politique du pays. Il en découle principalement une accumulation
des problèmes en matière de population, de santé
et daménagement dans toute la zone, avec des répercussions
négatives directes sur lécologie de la région
interocéanique et sur la qualité de vie dans les villes
terminales.
La responsable de cette évolution désordonnée de
lhabitat humain, de firmes industrielles et détablissements
commerciaux aux alentours de la voie de passage : cest labsence
dune politique dEtat de développement intégral
organisée, consistante et cohérente. Première conséquence
dun manque de vision à long terme : on a favorisé
dans les environs de la voie de passage, des dynamiques démographiques
qui sont une menace pour le fonctionnement efficace de la voie interocéanique
et pour le bien-être de la population installée.
Leau : la ressource vitale et cruciale
La surcharge en population, et la prolifération des activités
délevage près de la zone du canal ont contribué
à un large déboisement à proximité du Canal,
ainsi quau niveau élevé de pollution des fleuves
et ruisseaux qui débouchent dans les lacs Alajuela et Gatún,
nuisant grandement à la qualité de leau qui doit
être traitée pour la consommation humaine et qui vient
des deux lacs. De plus, le déboisement a eu une retombée
sur laugmentation des niveaux de sédimentation dans ces
lacs et, par conséquent, sur la capacité de stockage de
leau nécessaire pour le fonctionnement de la voie interocéanique.
Pour toutes ces raisons et pour dautres encore, le thème
de leau prend actuellement un grande importance.
Pour aller dun océan à lautre, chaque navire
demande 196 millions de litres deau douce. Cette quantité
équivaut à celle qui est nécessaire pour satisfaire
les besoins de la moitié du million et demi dhabitants
qui résident dans la ceinture métropolitaine qui passe
par les villes de Panamá, Colón, Arraiján et La
Chorrera. Avec une moyenne de passage de 36 bateaux par jour, le Canal
de Panamá utilise environ 1 800 millions de galons deau
douce par jour.
En 1998, le phénomène El Niño a causé la
baisse des niveaux de navigation du lac Gatún à des minimums
historiques, doù létablissement de restrictions
au tirant deau des navires qui traversaient la voie aquatique.
Limpact cyclique de ce phénomène, ajouté
à laugmentation de la demande en eau potable due à
laccroissement de la population métropolitaine et les requêtes
pour élargir le canal afin de permettre le passage à des
navires plus grands ont poussé lACP à établir
des alternatives pour suppléer à ces demandes en cas de
pénurie. Cest pourquoi lACP a proposé lélargissement
de ce qui est connu sous le nom de bassin hydrographique du Canal.
Bassin hydrographique : un projet source de controverse
Le bassin hydrographique du Canal est lensemble des courants deau
qui alimentent la cuvette de la voie interocéanique. Jusquau
31 août 1999, le bassin du Canal de Panamá couvrait une
surface de 339 649 hectares. Toutefois, dans une loi aussi surprenante
que rapide, réalisée par lAssemblée législative
du Panamá, le dernier jour de sa période constitutionnelle
de sessions, le bassin du canal a été élargi à
213 112 hectares, arrivant ainsi à totaliser plus dun demi-million
dhectares, soit environ 7% de tout le territoire du pays. Ce quil
y a de surprenant et de paradoxal dans cette mesure, cest que
les sources deau intégrées dans le nouveau bassin
ne versent pas une seule goutte deau à la cuvette du Canal.
Les limites du nouveau bassin étendues à des sources deau
qui ne soient en rien reliées au Canal, lélargissement
fait sans consultation des populations de paysans résidant sur
les territoires de ce bassin élargi, les justifications alléguées
pour lapprobation de cette loi, enregistrées dans les procès
verbaux de lAssemblée législative, visant à
la construction de nouveaux barrages pour fournir davantage deau
au projet de nouvelles écluses du Canal : voilà les trois
détonateurs dune réaction paysanne qui remet en
cause la nature de ce projet.
Malgré lexistence des cartes et de la mention de la construction
des barrages dans les procès verbaux de discussion de la loi
qui élargit le bassin du Canal, lACP dément tout
au long de ces deux dernières années tout projet de construction
de barrages. Au contraire, dans leurs déclarations publiques,
des fonctionnaires de lACP répètent que cette zone
ne constitue quune « simple réserve hydrologique
» pour satisfaire les besoins à venir du canal.
Non au barrage, oui au développement
Quand les paysans de la zone ouest de la province de Colón apprirent
que la loi qui incluait leurs terres dans le bassin du Canal, avait
été approuvée à la hâte et presque
en secret, la réaction ne se fit pas attendre. De petites réunions
furent organisées à lintérieur et entre les
communautés pour discuter le sujet.
De cette série de réunions entre les communautés
est née ce que lon a fini par appeler la Coordination Paysanne
contre les barrages (CCCE), qui a réussi à regrouper des
paysans des provinces de Colón, Coclé et de Panamá,
représentant les habitants des secteurs qui pourraient être
touchés par la création de nouveaux barrages.
« On dit que si le canal nest pas agrandi, il deviendra
obsolète. Et alors ? Le canal a été obsolète
pour nous autres paysans depuis le début car nous navons
reçu aucun bénéfice de ce canal ». Cest
ainsi que sexprime un responsable paysan de la CCCE.
De par leur opposition à la construction des barrages, les paysans
membres de la CCCE, ont été lobjet de surveillance,
dhostilité et dinterrogatoires de la part des agents
de la sécurité du Panamá. Pour les incriminer,
la version officielle a été jusquà dire,
en 2001, que des « guérilleros » zapatistes étaient
présents dans la zone du bassin du canal. En 2004, alléguant
des raisons de sécurité nationale, le gouvernement du
Panamá expulsa un missionnaire laïc de nationalité
espagnole qui collaborait à laccompagnement des paysans
regroupés dans la CCCE.
La CCCE remet en cause la principale icône nationale, le Canal
de Panamá, colonne vertébrale de léconomie
de services du pays. Et elle le fait en raison des bénéfices
nuls ou presque nuls que la population en tire. Cest bien ce quexprime
un des dirigeants de la Coordination, Francisco Hernández, qui,
en répondant à la question dun journaliste de la
télévision qui voulait savoir si les paysans étaient
prêts à se sacrifier pour le bien du pays, déclara
: « Je demande aux téléspectateurs qui mécoutent
: Quand et comment le citoyen dune communauté a-t-il perçu
les bénéfices du Canal ? Quand quelquun nous donnera
la réponse à cette question ou quand un groupe important
de travailleurs des communautés nous dira Moi je perçois
les bénéfices du Canal, alors nous pourrons parler
des sacrifices que, nous autres paysans, nous pourrions faire ».
Barrages
ou piscines
Le cas de la communauté de Cuipo, dans la province de Colón,
sur les bords du lac Gatún est emblématique. Les conditions
déplorables de la route qui mène à cette communauté,
en rendent laccès difficile à la saison des pluies,
bien quelle soit à peu de kilomètres des écluses
de Gatùn. Inutile de parler du service déficient deau
potable dans cette communauté et même dans la ville de
Colón elle-même, deuxième ville du pays. Il y a
dautres communautés proches du Canal qui ne disposent pas
délectricité, deau potable ou de centres de
santé. Contraste scandaleux avec la technologie sophistiquée
du Canal et leau abondante quil gère.
En plus de leurs arguments justes et raisonnables, les paysans de la
CCCE peuvent compter aussi sur lappui des missionnaires qui travaillent
sur la Côte au sud de la province de Colón, des évêques
des diocèses de Panamá, Colón et Penonomé,
de Caritas Nationale et dorganisations étudiantes et ouvrières.
Cest ce qui a permis que la voix de ceux qui seraient les principales
victimes des travaux délargissement du Canal soit écoutée
en différentes instances : radios, télévision et
débats publics. Egalement à lAssemblée des
députés. Dans tous ces espaces, ils ont défendu
leur position : oui au développement, non à linjustice.
Tout dernièrement et de façon officieuse, le bruit court
que les plans dexpansion du Canal nenvisagent plus la création
de nouveaux barrages. On projette plutôt linstallation de
piscines parallèles aux écluses. Les écluses recycleraient
leau utilisée pour faire avancer les navires et il y aurait
une utilisation de leau plus efficace et rationnelle. Sil
en était ainsi, la principale raison des protestations des paysans
serait annulée. Et le sens dautres actions assumées
par lACP resterait en suspens. Par exemple, depuis deux ans, elle
a commencé à procéder rapidement au métrage
et à la distribution des titres des terrains situés dans
le nouveau bassin. Et les fonctionnaires de lACP continuent de
visiter les communautés de la zone et de maintenir une importante
campagne de relations publiques avec les paysans de la région.
Que tout soit expliqué, que la loi soit abrogée
Ces deux dernières années, on a obtenu du jour au lendemain
un financement international pour des programmes daide et des
études exhaustives dans la région du bassin élargi
: ce qui a fractionné lopposition paysanne au projet et
engendré la division dans de nombreuses communautés. Quelques
paysans pensent que ces titres leur donnent une garantie de propriété
sur leurs terres, tandis que dautres craignent que ces actions
donnent un cadre de légalité à de possibles réinstallations
et indemnisations, toujours à lencontre de la volonté
des propriétaires, qui voient dans leurs terres quelque chose
de plus quun simple bien à estimer financièrement.
Entre-temps, les habitants du bassin primitif - celui qui produit leau
que le Canal utilise actuellement - se plaignent du manque dattention
de la part des autorités du canal et de la nation.
Autre cause de tracas : le secret bien gardé avec lequel lACP
a utilisé les informations recueillies dans les études
sur le bassin élargi du Canal. Le panorama sobscurcit avec
lannonce de la réalisation, avant fin 2005, dun référendum
qui consulterait la population panaméenne sur le projet délargissement
du Canal. Sans grande information critique répandue parmi lopinion
publique, et à coup de publicité favorable à lavance,
les résultats sont prévisibles.
Devant toutes ces ambiguïtés, les membres de la CCCE insistent
pour demander labrogation de la loi qui élargit le Canal.
Cette loi est suspendue, comme une épée menaçante,
au dessus de leurs têtes et des terrains de leurs communautés.
En considérant ces zones comme « réserve hydrologique
du Canal », leur utilisation future au bénéfice
de la voie interocéanique, et au détriment de leurs habitants,
nest pas écartée.
Contrastes dramatiques
Si les craintes sur limpact futur de lélargissement
du canal nont pas disparu, le présent ne laisse guère
despace à la conscience tranquille. La réalité
contredit le slogan dune campagne que lACP a lancé
dans les médias panaméens et qui disait : « les
bénéfices du canal se font sentir dans tout le pays
».
Selon le rapport du Développement Humain 2002 du PNUD :
Pendant que les touristes qui visitent le pays injectent en un trimestre
au Panamá environ 120 millions de dollars dans léconomie
nationale, des familles entières dans la région de Ngobe-Buglé
doivent survivre avec des rentrées mensuelles inférieures
à 25 dollars par mois.
Pendant que 52 millions de galons deau douce, pour chaque navire
qui traverse le Canal, aboutissent à la mer, dans de nombreux
quartiers des villes de Panamá et Colón, et dans de nombreux
foyers des districts de Las Minas ou Donoso, dans la province de Colón,
les habitants ne savent pas quand ils pourront compter sur leau
potable.
Pendant que lon fait des études et des projets de nouvelles
écluses pour améliorer le passage dans le Canal, le projet
et la planification dune infrastructure routière appropriée
pour relier convenablement les habitants de Panamá entre eux
restent toujours insuffisants.
Lorsque le citoyen de la rue se demande si les recettes que le Canal
procure au trésor panaméen contribuent à lamélioration
des niveaux de vie à Panamá, le doute grandit. La totalité
des presque mille millions de dollars versés au gouvernement
de Panamá durant ces 4 dernières années na
pas empêché la dette extérieure du Panamá
daugmenter pratiquement dautant, ni le pourcentage de sa
population pauvre de se maintenir aussi élevé. 40,5% de
la population du Panamá vit dans la pauvreté et le Panamá
du Canal est, avec le Brésil , lun des pays de tout le
continent où la richesse est la plus mal distribuée.
Les paysans remettent en cause ce modèle de développement
Les grands efforts et les investissements qui ont été
faits et se feront probablement pour assurer larticulation du
Panamá avec le monde du commerce international contrastent énormément
avec les initiatives très insuffisantes qui ont été
et sont effectuées pour réussir une meilleure intégration
économique et sociale à lintérieur du Panamá
et entre tous les citoyens panaméens. La dotation inappropriée
et lentretien des routes, des chemins intérieurs, des liens
de commercialisation, ou des services de santé et de téléphonie
au niveau national sont toujours sans solution, malgré les apparentes
réussites proclamées par les autorités. Il y a
de meilleures connexions entre les aéroports de Panamá
et Madrid, Miami ou New York quentre les départements limitrophes
panaméens de Colón et Coclé, Darién et Panamá.
Et tout récemment il était même moins cher de téléphoner
entre Panamá et Taiwan quentre les départements
panaméens de Colón et de Chiriquí. De tels paradoxes
ne lancent même plus de défi à limagination
des Panaméens.
Nous espérons que le Canal puisse rendre un meilleur service
aux Panaméens et pas seulement au commerce mondial. On attend
de voir si les technocrates du Canal, fabuleusement rémunérés,
écouteront les voix de ceux qui sont moins avantagés par
le Canal. Les paysans du Panamá, qui nont guère
de penchant pour les doctrines économiques et les prouesses de
la technicité, mais qui sont dotés dun grand réalisme
et de bon sens, ont osé remettre en cause la rationalité
quil y a derrière le modèle de développement
du Canal qui a conditionné lhistoire socioéconomique
du Panamá. Cest le moment de les écouter et de leur
donner des réponses appropriées.
Lhistoire récente des mégaprojets réalisés
en différentes parties du monde - lEurotunnel ou les barrages
hydroélectriques latino-américains - nous prouve que ce
sont des chantiers lancés à laide dune publicité
qui exagère leurs éventuels avantages et diminue ou occulte
à lopinion publique les effets négatifs qui sont
subis par la suite et qui sont bien réels. Actuellement, lAutorité
du Canal effectue une impressionnante campagne publicitaire qui exagère
encore démesurément les avantages du Canal et lopportunité
de les augmenter avec son élargissement.
Canal de Panamá ?
Il est indéniable que le modèle lié au Canal a
conditionné pour chacun la perception du Panamá comme
un pays de transit et de services : ce qui a empêché de
voir et de créer des alternatives dans la production qui puissent
tirer profit des différentes potentialités du pays, pas
forcément liées au Canal. Le modèle a eu limpact
idéologique de répandre parmi la population lidée
que le Panamá ne pourrait ni pourra exister sans le Canal.
Limage dun canal qui réclame plus deau, plus
de terres et de ressources économiques pour rendre possible sa
croissance contraste avec la réalité des populations paysannes
et urbaines en situation dappauvrissement accéléré,
avec, pour travailler, moins de terres à leur disposition et
une eau de plus en plus rare.
Tant que le canal exigera toujours plus despace et de ressources
du Panamá pour ses activités, tant quil ne sassurera
pas que les bénéfices quil génère
soient supérieurs aux ressources quil consomme et que ces
bénéfices soient convenablement redistribués à
la population, nous pourrons toujours parler du Panamá du Canal
mais pas du Canal de Panamá.
Traduction Dial.
En cas de reproduction, mentionner la source Dial.