Des
élections auront lieu en Haïti, le premier tour étant
prévu le 20 novembre prochain, le second tour le 3 janvier
2006. Les candidats à la présidence sont fort nombreux
: une quarantaine. Dans le climat dinsécurité
profonde qui sévit dans ce pays, même la figure de lancien
dictateur Duvalier «Papa Doc» refait surface. La sécurité
reste le grand problème dHaïti. Article éditorial
paru dans Haïti en Marche, semaine du 12 septembre 2005.
PORT-AU-PRINCE,
10 Septembre
Un sondage attribué à la firme Gallup décerne à
l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier le titre de « meilleur président
d'Haïti » de ces dernières décennies. Celui-ci
a exercé un pouvoir sans partage de 1971 à février
1986.
Paraissant en période électorale, nous ne doutons pas
qu'il s'agisse d'une quelconque tentative de manipulation de l'électorat.
D'autant que le soi-disant sondage, comme tous ceux-là qui paraissaient
régulièrement dans des journaux de la capitale pendant
la lutte contre le régime Aristide, ne précise pas les
critères selon lesquels se sont prononcés les sondés
(on peut être le « meilleur gouvernement » dans tel
domaine et non dans tel autre, car les besoins d'une société
sont multiples, et la société elle-même pour commencer
est multiple, ce que ces sondages semblent toujours volontairement ignorer,
et pour cause).
Cependant il peut y avoir matière à réflexion si
l'on tient compte de la détérioration constante et quasiment
irrémédiable du climat de sécurité, de la
disparition presque totale de la loi et l'ordre dans ce pays, cela depuis
en effet la chute de la dictature Duvalier en février 1986.
"Men Bel Laden mwen an"...
Nous avons été témoins d'une réaction époustouflante.
Alors que se déroulait il y a quelque temps un festival de cinéma
populaire au Champ de Mars, en plein coeur de la capitale, on est venu
à projeter un vieux documentaire remontant à l'ère
de Papa Doc. A un moment, on voit le « vieux » descendre
de la limousine présidentielle, chapeau melon vissé sur
le crane, grosses lunettes, son fameux rictus en coin et serrant dans
sa main une mitraillette.
La foule, surtout composée de jeunes, y alla d'un tonnerre d'applaudissements.
On entendit des cris tels que « c'est mon bonhomme, voilà
un vrai chef ». Mais aussi : « Men Bel Laden mwen
an. » Ce qui ne veut pas forcément dire la même
chose... [à savoir : «Voici mon Ben Laden »]
Il n'est un secret pour personne que l'impunité est à
la base de la criminalité galopante que nous connaissons et que
cette dernière s'inscrit aujourd'hui loin avant la misère
et le chômage dans la liste des préoccupations de la nation
haïtienne.
Pas étonnant non plus que plusieurs de nos candidats à
la présidence en l'an 2005 inscrivent en tête de leur programme
de gouvernement : rétablir l'ordre! Ont-ils les moyens de leur
politique ? Cela est une autre histoire...
L'exemple que nous venons de voir est plein de signification : c'est
au mythe Duvalier que le public fait référence. Et non
à la réalité de la dictature Duvalier que nos nouvelles
générations tout naturellement ignorent. D'autant que
certains commentateurs utilisent le mot de dictature à tort et
à travers, et à leurs fins. Tout comme on fait une même
utilisation abusive des termes de massacre, génocide etc.
Une sorte de liberté surveillée ...
Duvalier, c'est trente ans d'un régime totalitaire, d'un pouvoir
sans partage, ne tolérant même pas son ombre...
Duvalier, ce sont les exécutions som-maires en plein jour, les
cadavres ex-posés aux coins les plus fréquentés
pour créer l'intériorisation de la terreur. Le silence
du tombeau.
Ce sont les Vêpres de Jérémie (pour ceux qui aiment
tant le mot génocide) et la répression aveugle de Casal...
Ce sont les dizaines de milliers de disparus dans les geôles de
Fort Dimanche, ce goulag en plein pays tropical.
Mais Duvalier, c'est aussi l'ordre total d'un bout à l'autre
de nos 27 500 kilomètres carrés.
On pouvait voyager dans le pays à n'importe quelle heure du jour
ou de la nuit sans risquer de mauvaise rencontre... A moins que ce ne
soit d'ordre du régime lui-même. Autrement dit, une sorte
de liberté surveillée !
Oui, mais dont on peut finir par avoir la nostalgie quand les choses
sont à ce point détériorées comme c'est
constamment, éternellement le cas depuis la chute de la dictature
trentenaire... et cleptomane.
La décennie du bonheur...
Car Duvalier, c'est aussi le détournement de plusieurs centaines
de millions du trésor public. Cela assorti d'un mépris
total pour les défavorisés.
Les années 70 ont été la décennie du bonheur
pour les tenants du régime et les classes possédantes
: industrie d'assemblage et tourisme. Mais aussi une aide internationale
massive (chiffrée en milliards) qui sera dilapidée en
projets sans coordination et sans suite, en gaspillage et corruption.
D'un autre côté, les bidonvilles s'élèvent
aussi en masse, mais rien à craindre car les tontons macoutes
font bonne garde.
Si tout un chacun peut aller librement d'un bout à l'autre du
territoire national et jouir du règne absolu de la loi et l'ordre,
cependant tel n'est pas le cas des habitants des bidonvilles et des
paysans sans terre qui sont forcés manu militari de rester
à leur place, au sens propre comme au figuré.
Un cercle vicieux...
Aussi est-ce seulement à la chute du régime qu'on verra,
de nos yeux vu, le défi démographique auquel nous avons
à faire face. Baby Doc et Michèle Bennett [son épouse]
avaient tout fait pour dissimuler ces verrues, ainsi que le volcan qui
était tout prêt d'éclater pour un peu qu'on soulevait
un tant soit peu le couvercle.
Le rétablissement de l'ordre ne signifie pas forcément
la fin de l'impunité, et l'impunité d'aujourd'hui ne puise
pas ailleurs ses racines que dans la politique de deux poids et deux
mesures de l'ordre duvaliérien.
Attention, c'est un cercle vicieux.
Mais aujourd'hui, avec un décalage de deux décennies,
et une impossible transition qui nous a fait reculer à tous les
niveaux sans exception (économie, infrastructures, ordre public,
souveraineté, etc.), on serait tenté de dresser du régime
si longtemps abhorré un bilan aujourd'hui plus mixte.
Quoique la République dominicaine ait connu les mêmes hésitations
après la mort de Trujillo, sans être forcément revenue
en arrière. Sa classe politique et ses élites ont su trouver
un certain équilibre. Non, la république voisine n'est
pas un failed state au même sens où on l'entend
d'Haïti. Même si son développement à l'américaine
force un nombre plus grand encore qu'en Haïti à risquer
leur vie dans les voyages clandestins vers Porto Rico et les Etats-Unis.
Un "bouyi vide"...
Pour finir, qui considère Baby Doc comme « le meilleur
président » qu'Haïti ait eu ces trente dernières
années ? Un sondage qui se respecte ne peut se contenter de rapporter
quelques soi-disant scores à sa guise, mais se doit de placer
ces derniers en relation avec les différentes tranches d'âge,
les différents milieux sociaux, qu'on habite dans les villes
ou dans les campagnes, y compris la diaspora qui a aussi son mot à
dire, vu que la première génération était
partie pour fuir l'enfer des Duvalier. C'est trop important pour en
faire un simple fourre-tout (simple et pour des simplistes), en créole
un « bouyi vide » sans couleur et sans saveur.
Cependant on peut comprendre que le mythe Duvalier ressurgisse devant
cette pagaille généralisée, où la terreur
d'Etat est remplacée par la terreur des gangs en majorité
sur commande, d'un côté comme de l'autre, avec la différence
que la terreur d'Etat peut être identifiée et dénoncée,
serait-ce après que mort s'ensuive, d'ailleurs Duvalier reconnaissait
que ses tontons macoutes sont des « mineurs », donc à
ses ordres. Le pouvoir impliquait encore une certaine responsabilité.
Une quarantaine de candidats à la présidence...
Et devant aussi le chaos qui aujourd'hui nous tient lieu de classe politique
: près d'une cinquantaine de partis inscrits pour les élections
(en guise de comparaison, ils étaient seulement 5 ou 6 en 1957),
et près d'une quarantaine de candidats à la présidence.
Duvalier n'avait-il pas raison : que l'Haïtien n'est pas encore
mûr pour le multipartisme, voire la démocratie, et qu'il
confond liberté et licence, vitesse et précipitation.
Vingt ans plus tard, nous n'avons rien corrigé, tout a au contraire
empiré. Je ne me souviens plus qui avait poussé les hauts
cris quand Haïti en Marche avait titré à la
une le 7 février 1996: « Une décennie perdue
! » Que dire aujourd'hui ?
Mais en même temps, est-ce un piège ? Certains ne sont-ils
pas en train d'encourager en sous-main cette nostalgie. Et qui a commandité
ce sondage ? Nul ne sait, bien entendu. N'essaierait-on pas de nous
refiler une nouvelle petite dictature en douce ?
Traduction
Dial.
En cas de reproduction, mentionner la source Dial.