Dénoncée
de plus en plus souvent, la biopiraterie peut trouver refuge jusque
dans un cadre légal. Cest ce qui sest passé
cette année dans la législation mexicaine qui ouvre
la voie à la privatisation des ressources génétiques
et au dépôt de brevets sur les connaissances indigènes.Depuis
plusieurs années, Dial a publié de nombreux articles
sur ce comportement prédateur de la part de laboratoires ou
dentreprises. Article de Silvia Ribeiro, paru dans ALAI,
31 mai 2005.
Sans
débat, comme pour la loi Monsanto sur la « bioinsécurité
», le Sénat a adopté, les 27 et 28 avril de cette
année, deux lois selon lesquelles entrent en vigueur, au Mexique,
la privatisation des ressources génétiques et la délivrance
de brevets dexploitation des connaissances indigènes.
Cela na rien détonnant considéré à
la lumière du brutal « écran de protection légal
»destiné à consolider la privatisation des ressources
stratégiques, que le congrès a voté avec
le concours de tous les partis loi nationale sur leau,
loi Monsanto, loi sur lexploitation minière et dautres
encore en instance, complétées par des réglementations
officielles et des programmes gouvernementaux, comme celui dAssistance
et aide par les services de lenvironnement.
Pour autant cela nen est pas moins terrible et plus encore lorsque
labus dans les termes employés semble entrer dans les us
et coutumes des législateurs : tout est fait au nom du «
développement durable » (sans doute des transnationales
?) et du « progrès », en particulier des communautés
paysannes et des populations indiennes qui sont, paradoxalement, elles
qui subissent le plus limpact de ces lois.
De la biopiraterie à la bioprospection
La proposition de Loi daccès et dexploitation des
ressources génétiques reprend lessentiel des termes
arrêtés par les transnationales dans la Convention sur
la diversité génétique des Nations unies. La finalité
est que le terme de « bioprospection » se substitue à
celui de biopiraterie, et que grâce à des contrats et en
graissant la patte à qui acceptera de vendre au nom de tous le
patrimoine commun, il intègre le secteur du « développement
scientifique », avec, directement ou indirectement un but commercial,
et, plus important encore, quil prenne un caractère légal.
On est dans le même esprit que celui de la Couronne dAngleterre
lorsque, au XVIe siècle, au lieu de condamner le célèbre
pirate Francis Drake, elle lui accorda un appui officiel, allant jusquà
lui donner le titre de Sir, en échange dune partie du butin.
Si elle est approuvée par la Chambre des députés,
la loi établira que ceux qui voudront prospecter, faire des recherches,
mettre à profit, faire breveter des produits dérivés
et mettre en uvre la commercialisation de ressources génétiques
telles que plantes, animaux sauvages, micro-organismes, champignons,
insectes, etc. pourront le faire sous condition que le possesseur ou
le propriétaire légitime du domaine sur lequel se trouvera
la ressource génétique donne son accord par un contrat
de bio-prospection et que la SEMARNAT (Secrétariat de lenvironnement
et des ressources naturelles) lautorise. Le contrat doit inclure
des clauses dune supposée « répartition
des bénéfices »
Nous sommes dans le cas de figure Drake. Cest ce que faisaient
déjà de nombreuses transnationales en collaboration avec
des universités nationales ou étrangères et avec
la médiation dONG internationales (par exemple WWF, Conservación
Internacional, The Nature Conservancy), ou de quelques ONG locales qui
voient dans la biopiraterie une sorte de « supplément budgétaire
» pour les communautés.
Les quatre plus importants contrats de biopiraterie dénoncés
au Mexique (ICBG Maya au Chiapas pour Ecosur ; lUniversité
de Géorgie et lentreprise Molecular Nature ; ICBG Zones
Arides pour lUniversité dArizona , le jardin Botanique
de lUNAM et lentreprise Wieth ; le projet Biolead à
Oaxaca pour lAssociation ERA, USACHI et Novartis ; la bioprospection
denzymes de lInstitut de Biotechnologies de lUNAM
et Diversa Corporation) ont été annulés ou non
renouvelés grâce aux dénonciations de communautés
et dorganisations civiles, grâce aux protestations soutenues
quils ont suscitées et à lambiguïté
du cadre légal existant au Mexique sur ce sujet.
Cest à ce dernier point que la loi actuelle prétend
porter remède pour que le saccage se perpétue mais à
labri de problèmes de légalité. Résistances
et dénonciations ne peuvent lempêcher, mais par le
biais dune « répartition des bénéfices
» il est possible de diviser les communautés entre elles
ou de les réduire au silence. La loi consent à ce que
les ressources génétiques ou les produits dérivés
puissent être brevetés, cest à dire privatisés,
sans attacher dimportance au fait que ce soient des ressources
collectives et du secteur public, partie intégrante des territoires
des populations indiennes , et produit du travail et des connaissances
collectives des paysans et des indigènes et de leur interaction
avec la biodiversité. Bien au contraire cet état de fait
est reconnu puisque ces derniers « doivent être consultés
» et doivent signer une autorisation chaque fois quils
seront « possesseurs ou propriétaires légitimes
». Par exemple dans le cas dune plante médicinale
présente dans plusieurs régions, une communauté,
lensemble dun territoire communal ou même le propriétaire
dune parcelle peut signer un contrat autorisant sa vente et la
demande ultérieure de brevet. Le projet de loi indique que pour
définir « les propriétaires légitimes
» et même les copossesseurs voisins, le Bureau (Procuraduria)
de affaires agraires devra être consulté. Mais, dans la
seule année 2004, selon les statistiques de ce bureau, il y a
eu 62 738 requêtes
auxquelles il faut en ajouter des milliers
chaque année et qui, avec cette loi, vont devenir plus nombreuses.
Non seulement elle légalise la biopiraterie et brade la biodiversité,
mais elle est source de conflits entre les communautés à
propos de qui parviendra, la première, à vendre les ressources
de tous.
Cest sur le même fond de perversité que les sénateurs
ont, allégrement, voté la possibilité de vendre
ou faire breveter les « connaissances traditionnelles et collectives
» en biodiversité. Par une modification de la Loi sur
la propriété industrielle, un Registre national sur le
savoir traditionnel lié aux ressources génétiques
et à la médecine traditionnelle indigène est créé
et mettra à la disposition des transnationales les connaissances
indigènes systématisées. Aux communautés
on reconnaît le « droit » de les faire enregistrer
et aux individus celui de déposer les brevets.
Le troisième Congrès national indigène (Nurio,
2001) avec plus de 3 000 délégués dà
peu prés toutes les populations indiennes du Mexique, tout autant
que les assemblées de médecins traditionnels indigènes
ont clairement manifesté leur opposition à la biopiraterie,
la bioprospection et le dépôt de brevets relatifs à
des êtres vivants et des connaissances. Apparemment ils ne sont
pas considérés comme « légitimes possesseurs
» de connaissances ou de territoires puisque les sénateurs
savent mieux queux-mêmes où est leur intérêt.
Il en était de même avec la réforme de la loi sur
la culture et les droits indigènes [allusion aux Accords de
San Andrés, signés entre le gouvernement mexicain et les
zapatistes, portant sur le thème de la culture et des droits
indigènes, reconnaissant le droit des peuples autochtones à
lautonomie. Mais ces accords nont jamais été
suivis des réformes constitutionnelles nécessaires.]
Traduction
Dial.
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