Le
problème de la coca est complexe. Il nen est que plus
intéressant que soient pris en compte dans un même article
ses différents aspects : locaux, nationaux et internationaux,
juridiques et commerciaux, politiques et humains. Article dû
à Luis Llontop, paru dans Signos (Pérou), juin
2005.
Au
Pérou, ces derniers temps, les informations sur la coca, les
producteurs de coca, les revendications régionales - surtout
dans les vallées de production de coca -, le narcotrafic, le
Traité de libre-échange (TLC), le narcoterrorisme, etc.,
sont des réalités en apparence très différentes
les unes des autres. Cependant, on ne peut pas nier quil existe
entre elles un certain lien. Le narcotrafic génère 200
milliards de dollars, dont 1% seulement reste dans les pays producteurs
et dont 99% vont aux mafias de narcotrafiquants.
Nous sommes face à un problème majeur ; ce nest
pas une broutille cet argent qui est en jeu, comme en témoigne
lhistoire du capo de la mafia surnommé « Mosca Loca
» [littéralement : mouche folle ; au sens figuré
: quelquun qui a beaucoup dargent], dont le vrai nom
était Porto Cardenas Davila, et dont on raconte quil avait
proposé à un président de la République
de payer la dette extérieure du pays en échange de limmunité
absolue dans son activité. Le gouvernement antérieur a
connu, à peu de choses près, ce type de problème.
Cest ainsi que Vladimir Montesinos, actuellement en détention,
est accusé par Demetrio Chavez Peñaherrera, alias Vatican,
davoir perçu cinquante mille dollars par mois en échange
dune totale liberté dans son activité. Il ne fait
pas de doute que sur ce sujet Vladimir a beaucoup de comptes à
rendre, tout comme Alberto Fujimori, celui dont, en dautres temps,
il était le conseiller. Mais voyons la complexité du problème.
Au fond du problème
Notre territoire produit 52 700 tonnes de coca par an. De cette quantité,
7 500 tonnes à peine sont nécessaires à lusage
licite et à la consommation des paysans qui depuis des temps
immémoriaux mâchent la coca. Première question pertinente
: où va le reste de la production ? Lhypothèse qui
lemporte est que son unique destination est le narcotrafic.
Ceci étant, quel est le niveau denrichissement et de pouvoir
économique et social des populations des lieux où la coca
abonde ? Disons, par exemple, les paysans du Alto Huallaga, des Vallées
de lApurimac et du Ene (VRAE), entre autres. Ce quil y a,
cest plutôt que la pauvreté prédomine et que
la façon la plus facile de survivre est de continuer à
cultiver la coca, un produit qui ne réclame pas de soins particuliers
puisquil pousse sur des sols même peu fertiles et que, de
plus, il présente pour les paysans lavantage de donner
plus de trois récoltes par an. La proposition dabandonner
la culture de la coca pour des produits alternatifs serait-elle aussi
éloignée dans le temps que tant dautres promesses
antérieures ? Sur ce point, on rejoint le propos du TLC.
Ricardo Soberón, expert en la matière, a indiqué,
il y a peu de temps, dans le quotidien La República, dans
un article intitulé « Les dix impostures de la politique
antidrogue » que « le développement alternatif
nest pas une politique de lEtat ». Si cétait
le cas, tous les secteurs encourageraient une politique intégrale
qui soutienne les producteurs et leurs productions. Malheureusement,
alors que la coopération internationale donne une moyenne de
60 millions de dollars par an tout au plus, nous importons pour 1 milliard
de dollars par an de produits alimentaires. Nous ne nous demandons même
pas sil existe une stratégie dans la négociation
du TLC en ce qui concerne les produits alternatifs (bois duvre,
huile de palme, produits tropicaux). Car lATPA [Loi des préférences
douanières andines] et lATPDEA [Loi des préférences
douanières andines et de léradication des drogues,
loi qui prolonge et développe la précédente]
profitent à lagro-industrie et aux textiles, mais quen
est-il des producteurs de coca ?
Pourquoi, dans le cadre des échanges et négociations en
vue de la signature du TLC avec les Etats-unis, ne pas examiner cette
problématique ? On ne peut pas penser que dans le programme nord-américain
la solution au problème de la drogue se réduise à
la seule éradication des cultures, cest-à-dire à
la répression à lencontre des paysans et à
un traitement nuisible pour les à cause de lutilisation
de produits chimiques pour arrêter la croissance de la coca. Il
faut ajouter à cela la dégradation des terrains et de
leau des fleuves du fait des produits chimiques utilisés
par les narcotrafiquants pour la purification de la coca. La répression
de part et dautre - côté éradicateurs et côté
narcotrafiquants -, est ce qui provoque dans la population des comportements
violents, signes dun ras-le-bol, car à ce jour et malgré
la signature de conventions et accords mis sur table, on ne soccupe
pas des producteurs.
Normes légales à prendre en compte
Diverses raisons nous conduisent à commenter quelques-uns des
décrets-lois et leurs répercussions dans le contexte de
la lutte dans le secteur de la coca. Du fait de la division des instances
dirigeantes, certains approuvent la signature qui a validé le
Décret suprême 044-2003-PCM et dautres pas. Par ce
décret, autorisation est donnée à DEVIDA [Commission
nationale pour le développement et pour la vie sans drogues]
de mettre en place des programmes de réduction graduelle et concertée
des plantations de coca. Les producteurs de la vallée du Monzón
avec à leur tête Iburcio Morales, critiquent la dirigeante
Nancy Obregón, de la Confédération nationale des
producteurs du secteur agro-pastoral des bassins producteurs de coca
du Pérou (CONPACCP), pour avoir négocié avec le
gouvernement la signature du Décret suprême qui les met
gravement en péril.
Une autre loi à prendre en compte est la Loi de contrôle
des facteurs de production chimiques et des produits sous surveillance,
loi 28305 du 29 juillet de lan dernier, qui nest pas, pour
linstant, accompagnée de la réglementation correspondante.
Lobjet de cette loi est détablir des mesures de contrôle
et de surveillance des facteurs de production chimiques et des produits
qui, directement, pourraient être utilisés dans lélaboration
illicite de drogues à partir de la feuille de coca, du pavot,
ou dautres que lon obtient par des procédés
de synthèse. Pour autant que nous sachions, le Pérou importe
95 % des facteurs de production chimiques nécessaires au traitement
de la feuille de coca. La liste indiquée par la loi comporte
25 produits. Parmi ceux-ci, on trouve lacide sulfurique, le carbonate
de sodium, le kérosène, le sulfate de sodium, entre autres.
On sait que des personnes liées au narcotrafic fondent des entreprises
fantômes à travers lesquelles elles importent ces produits.
Il existe des stratégies diverses pour se procurer ces produits
en marge de la loi : lune dentre elles, la plus évidente,
consiste en lapprovisionnement en acide sulfurique pour les ateliers
de fabrication de batteries. Ce nest quun exemple.
Reconnaître
les producteurs de coca comme interlocuteurs
Il doit être très clair quun producteur de coca nest
pas un narcotrafiquant en puissance et que la possibilité pour
lui de rester à la campagne à cultiver des produits alternatifs
suppose une aide plus importante et une attention plus directe. Et surtout,
comme lindique lexpert Hugo Cabieses, que, avant léradication,
il faut encourager le développement alternatif, comme cela sest
fait avec laide de lUnion européenne dans la vallée
du Alto Huallaga. Au centre des problèmes soulevés dans
ces régions par léradication en cours, il y a la
question de lécoute des dirigeants. Il y a une confédération
qui les réunit et il y a aussi des dirigeants naturels qui réclament
une légitimité. Faire la sourde oreille serait la pire
chose à faire ; après tant dannées de violence,
il faut apprendre que la répression nest pas la meilleure
conseillère. Une année électorale approche et pour
ces dirigeants, sils espèrent accéder à de
hautes responsabilités (parlementaires en particulier), cest
le meilleur moment pour augmenter leur capital électoral. Alors
que répression, violence populaire, blocus, grèves, etc.
vont nous maintenir sur la même route de mort tracée par
les narcotrafiquants déguisés en soutien des paysans.
Il est encore temps, nous demandons à chacun une réflexion
sur ses actes : aux paysans, aux dirigeants, à ceux qui constituent
DEVIDA, institution dEtat, certes très controversée
mais qui devra revoir son action pour ne pas laisser entendre quelle
se contente de satisfaire les intérêts répressifs
de son principal bienfaiteur, les Etats-Unis dAmérique
du Nord. Enfin et bien évidemment, nous réclamons de la
part de lEtat une décision définitive par laquelle
il assumera le problème des producteurs de coca par des politiques
intégrales.
Traduction
Dial.
En cas de reproduction, mentionner la source Dial