«
Je quitte [ce pays], préoccupé par la situation indigène
en général et plus préoccupé encore par
quelques situations particulières » a déclaré
le Mexicain Rodolfo Stavenhagen, rapporteur spécial des Nations
unies sur la situation des droits humains et des libertés fondamentales
des peuples indigènes, en terminant une visite en Equateur
commencée le 25 avril dernier. Le texte ci-dessus, publié
par ALAI le 5 avril 2006 sous la signature dEduardo Tamayo
G., donne lessentiel des impressions du rapporteur spécial.
Discrimination
et répression excessive
Pendant les mois de mars et davril, le mouvement indigène
a été linitiateur dune série de mobilisations
pour sopposer à la signature du Traité de libre
commerce (TLC) entre lEquateur et les Etats-Unis et exiger lannulation
du contrat avec lentreprise pétrolière nord-américaine
OXY en raison de la non-exécution de ce contrat signé
avec lEtat équatorien. Après avoir rencontré
les plus hautes autorités de lEtat, les représentants
de tous les peuples et nationalités indigènes, les autorités
locales et autres acteurs, le rapporteur déclara que «
ces mobilisations ont provoqué une réponse qui, de toute
évidence, paraît démesurée de la part des
autorités, car il y a eu une répression envers plusieurs
instances de ce mouvement en plusieurs endroits : il y a eu des actes
de discrimination contre les indigènes qui se rendaient à
la réunion de Quito et en dautres endroits ; les forces
de lordre ont arrêté des indigènes en les
faisant descendre des autobus parce quils portaient des vêtements
indigènes ». Il a ajouté quil y avait
cependant, sur limpact de ces mobilisations, des points de vue
différents dans dautres secteurs de la société
où « certains craignaient que ces mobilisations puissent
entraver lordre public, la libre circulation, lactivité
et lacheminement du ravitaillement ».
Selon le rapporteur, ces dernières mobilisations ont polarisé
lopinion publique. Cette situation est très délicate
et tous les secteurs et les autorités doivent faire attention
afin de « négocier les différences ».
« Dans la presse, a-t-il ajouté, il y a eu de
la part de quelques commentateurs un discours de coloration raciste
qui va à lencontre de la tradition que lEquateur
a toujours eue et à lencontre de la tolérance mutuelle
et du "vivre ensemble", base de la résolution des conflit.
»
Mais, au delà de la référence à ces situations
de répression et de discrimination, le sociologue Stavenhagen
a signalé « le danger, dans ces mobilisations récentes,
dune possible criminalisation de la protestation sociale en appliquant
le droit pénal à des expressions légitimes qui,
dans ce cas, concernaient le TLC, mais qui peuvent aussi concerner la
présence de la OXY dans le pays
Et cela représente
un défi pour la protection et le libre exercice des droits humains,
non seulement des peuples indigènes mais aussi de tous les secteurs
du pays. »
La pauvreté
augmente
Après avoir parcouru cinq provinces du pays (Pichincha, Imbabura,
Esmeraldas, Chimborazo et Pastaza), une première conclusion du
rapporteur est que « les peuples indigènes continuent
à être en situation de pauvreté malgré la
croissance économique de ces dernières années.
La faible réponse des stratégies de développement
devant laccumulation des problèmes liés au manque
demploi des communautés indigènes contribue à
laugmentation des migrations de leurs membres. A la pauvreté
rurale sajoute de plus en plus la difficile condition des indigènes
dans le secteur urbain. La situation des femmes indigènes dans
ce contexte est spécialement vulnérable », dit
un communiqué distribué à la presse.
De même les peuples indigènes manquent dun accès
adéquat aux services sociaux de base comme léducation
et la santé. « Les petites filles indigènes sont
toujours les plus marginalisées dans le processus éducatif.
Les programmes déducation interculturelle bilingue nont
pas donné les fruits que lon espérait, en raison
principalement du manque de ressources budgétaires et techniques.
Il se passe la même chose dans le domaine de la santé indigène.
La mortalité infantile et le manque daccès aux services
de santé en zone rurale sont particulièrement préoccupants.
»
En matière juridique, il savère que « malgré
la reconnaissance constitutionnelle des droits des nationalités
et des peuples indigènes, leur protection et leur promotion effectives
restent de grands défis. Les avancées obtenues dans la
Constitution de 1998 se sont vues limitées par labsence
de développement législatif et la faible application des
normes. On na pas légiféré en matière
indigène sur la consultation préalable, libre et informée
sur la santé et le droit indigène.»
Plusieurs situations de conflit lié aux rivalités de compétences
et à déventuelles violations du droit à la
vie et à lintégrité physique ont pour cause
labsence de réglementation en matière de justice
indigène.
Peuples amazoniens
En ce qui concerne les peuples qui vivent en Amazonie équatorienne,
le rapporteur a exprimé sa préoccupation pour la détérioration
progressive de lhabitat indigène et limpact des activités
dextraction, mines, pétrole et bois, sur lenvironnement
et les droits des peuples indigènes.
Le rapporteur a visité dans la province amazonienne de Pastaza
la communauté indigène de Sarayacu qui résiste
aux tentatives de la Compagnie générale des carburants
(CGC) dentreprendre la prospection pétrolière sur
ses territoires. Pour contenir la résistance indigène,
lEtat a procédé en diverses occasions à la
militarisation de la zone. Laffaire a été connue
de la Commission interaméricaine des droits humains qui a édicté
des mesures préventives en faveur de la population de Sarayacu.
« A Sarayacu, dit le rapporteur Stavenhagen, jai
reçu des plaintes disant que lentreprise mentionnée
avait posé plusieurs dizaines de charges dexplosifs à
des fins sismiques ; bien sûr, elles sont encore là et
nont pas été désamorcées ; mais le
dommage quelles peuvent créer est considérable,
et il est clair que pour les membres de la communauté de Sarayacu,
cest une invasion de leur territoire - et je dirais, mais cest
moi qui le dis - cest une insulte davoir des charges placées
sur leur territoire qui peuvent ou non exploser, mais qui sont là.
» Il a ajouté quil est important quon adopte
des mesures de sauvegarde environnementale ; en principe les entreprises
qui ont pénétré en Amazonie pour réaliser
des gains énormes grâce à leurs activités
sont les premières responsables pour réparer et prévenir
les dommages futurs ; mais ils ne le feront que si lEtat et la
communauté internationale agissent.
Dun autre coté, le rapporteur a exprimé sa préoccupation
particulière pour la situation des peuples huaorani qui vivent
hors de tout contact ou dans un isolement volontaire et dont les territoires
subissent la pression des exploitants de bois. Voici ses paroles: «
Durant ma visite a été diffusée la nouvelle dun
violent incident qui pourrait avoir causé plusieurs morts dans
une zone très écartée suite à un affrontement
- et ce ne serait pas le premier - entre des exploitants de bois illégaux
et une des communautés de ces peuples vivant dans la zone, hors
de tout contact ou dans un isolement volontaire. Précisément
à cause de léloignement on na pas pu confirmer
ni identifier les cadavres. Bien sûr, je ne peux pas me prononcer
sur quelque chose sans avoir dinformations précises, mais
cela sinscrit dans un conflit ancien : il y a trois ans, il y
a eu déjà dans la même zone un incident qui causa
des victimes. Bien entendu tout le monde sait que dans cette zone il
y a des exploitants de bois illégaux qui opèrent pratiquement
sans aucun contrôle et que ces exploitants ont déjà
eu des heurts avec ces peuples. » Il a ajouté quil
se montre très préoccupé par cette affaire, exhortant
le gouvernement équatorien à prendre des mesures de protection
« parce que ces peuples, alors quils sont si fragiles, nont
pas la protection de lEtat en matière des droits humains.
Ce sont des peuples en danger dextinction comme peuples, et cela
est grave, non seulement pour le gouvernement équatorien, la
société et le mouvement indigène, mais aussi pour
la communauté internationale. »
Rodolfo Stavenhagen qui fut désigné comme rapporteur des
peuples indigènes en 2001 présentera dans deux ou trois
mois un rapport au tout nouveau Conseil des droits humains dont il espère
que les recommandations seront prises en considération par le
gouvernement et les différents secteurs de la société
équatorienne.
Traduction
Dial.
En cas de reproduction,
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