Quatorze
ans après les Accords de paix qui mirent fin à la guerre
civile, le plus petit pays dAmérique centrale est toujours
dans lorbite géostratégique des Etats-Unis. Il
connaît un contexte dinégalité, dimpunité
et de violence. Le tiers des Salvadoriens vit aux Etats-Unis et soutient
par ses envois dargent les familles restées sur place.
Des bandes de jeunes, appelées maras, sont une des sources
permanentes de violence. Limpunité concernant la période
de guérilla continue. Après publication dans Brecha
(Montevideo), cet article a été diffusé en espagnol
par le Forum mondial des alternatives (réseau international
de centres de recherches et dintellectuels militants du Sud
et du Nord) : http://www.forumdesalternatives.org
LAgence des Etats-Unis pour le développement (USAID),
qui finance depuis 1961 des projets qui rejoignent la politique extérieure
états-unienne sous leuphémisme d«
aide humanitaire », fait passer cette note dans sa page web
: « Lemplacement stratégique unique dEl
Salvador et les liens historiques et culturels très forts avec
les Etats-Unis font de la stabilité politique et économique
de ce pays un intérêt vital pour les Etats-Unis. La libération
politique et économique quEl Salvador a adopté
avec succès a fait de ce pays un modèle pour la période
postérieure aux conflits, pour pays en voie de développement.
»
Cest sur la même ligne que se positionnent les analystes
qui célèbrent les « bénéfices
» de lintroduction du dollar états-unien comme
monnaie officielle en El Salvador ainsi que les avantages sans nombre
que doit apporter louverture des marchés à partir
du Traité de libre-échange de lAmérique
centrale, auquel adhère également la République
Dominicaine (CAFTA-DR). Cest El Salvador qui a été
le premier pays de la région à mettre en vigueur le
CAFTA, le 1er mars dernier, et maintenant Washington cherche à
clore les négociations avec le reste des gouvernements impliqués
dans ce petit ALCA [selon le sigle espagnol, ou ZLEA, Zone de libre-échange
des Amériques, selon le sigle français].
Toutefois, dans le dernier rapport mondial du Programme des Nations
unies pour le développement (PNUD), qui évalue le développement
humain de 177 pays, El Salvador se trouve à la 104e place,
un point derrière celle quil occupait dans le rapport
de 2004. La distribution de la richesse est lune des plus mauvaises
du continent : en 1999, 20% des plus riches recevait 45% des revenus,
alors quun an plus tard ils en accaparent 57%. A lautre
extrême, 20% des plus pauvres se partageaient 5,6% de la richesse
en 1999, et un an plus tard ils navaient que 2,9% de la richesse.
On ne trouvera pas non plus de données encourageantes si on
examine les indices de mortalité infantile, qui grimpent à
32 enfants pour 1000 naissances ; ou encore le taux danalphabétisme
qui touche 20,3% de la population, sur un total de 6,2 millions dhabitants.
Emigration massive
Plus de 2,5 millions de Salvadoriens ont émigré, principalement
aux Etats-Unis où ils sont environ 2 millions. Du point de
vue économique, lexpulsion des pauvres est devenue lune
des plus importantes sources de revenus pour lEtat dEl
Salvador, au point quen 2004 le pays a reçu 2 547 millions
de dollars sous forme de devises transférées, ce qui
représente plus de 16% du PIB national. Si on supprimait ces
envois dargent, cest approximativement 360 000 foyers
qui seraient dans une situation dextrême pauvreté.
Le thème de lémigration est une arme que lextrême
droite utilise souvent pour influencer le vote des citoyens. Aux dernières
élections du 12 mars qui élisaient les maires et les
députés, le parti de lAlliance républicaine
nationaliste (ARENA) a présenté lextension du
Statut de protection temporaire (TPS) comme une réussite de
sa gestion. Le TPS est un accord signé entre les présidents
Elías Antonio Saca et George W Bush, qui ne régularise
la situation que de 250 000 émigrés aux Etats-Unis et
dont la reconduction nest valable que jusquen septembre
de cette année. En outre, lARENA a étayé
cette présentation avec une campagne de terreur où elle
annonçait la fin des envois dargent au cas où
gagnerait son principal opposant, le Parti Farabundo Martí
de libération nationale (FMLN).
Les terroristes
du futur
Lémigration a eu une incidence particulière sur
la formation des bandes urbaines connues au Salvador, et en de nombreux
pays dAmérique, sous le nom de maras [cf. Dial D 2690
- D 2691 - D 2831].
Ces bandes sont nées dans les années 70 aux Etats-Unis
dans un dur contexte de marginalité et de xénophobie
qui touchait principalement les enfants dimmigrants du Mexique
et dAmérique centrale. Aussi plusieurs études
expliquent-elles la nature du phénomène comme une forme
de survie de ces groupes face aux conditions difficiles que la société
américaine leur imposait. Les 2 bandes les plus importantes
apparurent dans les rues 18 et 13 de Los Angeles, ce qui explique
les noms qui les identifient : Mara18 et MS-13 ou Mara Salvatrucha
(MS). La première sest fondée avec des membres
dorigine mexicaine, tandis que la MS correspondait à
des jeunes dEl Salvador. Toutefois, des équipiers de
diverses origines, principalement du Honduras, du Guatemala et, dans
une moindre mesure, du Nicaragua sont entrés dans leurs rangs
par la suite. Le phénomène est arrivé en Amérique
centrale à la fin de la guerre froide, quand les Etats-Unis
ont effectué les premières déportations massives
dimmigrants illégaux vers les pays qui avaient échoué
dans leurs expériences révolutionnaires après
la chute du bloc socialiste.
El Salvador la vécu à partir des accords de paix
de 1992, qui mirent fin à plus de 12 années de guerre
civile. A partir de ce moment-là, les gouvernements successifs
de lARENA reconnaissent les maras comme la cause principale
de la violence, justifiant avec cet argument le coût croissant
de la sécurité et les lois répressives de plus
en plus dures qui narrivent pas à faire baisser le taux
de criminalité de façon significative.
Cest un fait certain que le pays enregistre lun des indices
les plus élevés de la violence avec une moyenne de 9
à 10 homicides quotidiens, mais les causes sont à chercher
bien au-delà de ces bandes. Les Nations unies et plusieurs
ONG ont des opinions qui convergent sur les facteurs principaux qui
doivent être combattus : la détérioration de la
situation socioéconomique et la possession sans contrôle
darmes entre les mains de particuliers et dentreprises
privées de sécurité .
Le discours officiel qui vise essentiellement les maras est
fonction dun négoce qui brasse des milliers de millions
de dollars par an, dans lequel sont impliqués des chefs de
police, des fonctionnaires dEtat et des militaires en retraite.
Selon les chiffres de la Police nationale civile elle-même (PNC),
en 2003 il y avait plus de 170 entreprises privées de sécurité
qui employaient 23 000 agents, cest-à-dire, 3 000 personnes
de plus que la PNC. Il existe aujourdhui entre 200 et 300 entreprises
qui disposent dun armement et dune technologie supérieures
à linfrastructure de la sécurité publique.
Léconomiste du PNUD William Pleitez a affirmé
récemment quEl Salvador « est lun des
pays latino-américains qui investit le plus dans la sécurité
et lun de ceux qui ont le moins de sécurité».
Les données quutilise lorganisme indiquent que
lEtat dEl Salvador dépense plus de 11% de son PIB
pour ce poste, un chiffre disproportionné qui est le double
du budget destiné à léducation et à
la santé, qui pour lensemble narrive quà
4,8%.
De son côté, Santo Alberto Hernández, directeur
de Fe y Alegría a expliqué pour la revue Brecha que
le problème des maras pourrait trouver une solution avec la
moitié de largent que lEtat investit et avec un
bon plan de prévention par la formation et le travail pour
insérer des jeunes marginalisés, surtout ceux qui ont
des antécédents de violence familiale, qui sont le bouillon
de culture des bandes. « En réalité le gouvernement
na aucune envie de contrôler tout cela », car
si le problème est résolu « cest la fin
du négoce des entreprises de sécurité »
a-t-il ajouté. Fe y Alegría travaille avec quelque 700
mineurs au cur de la cité Zacamil de San Salvador, où
opère une clique de la Mara Salvatrucha appelée Locos
Liro. A quelques centaines de mètres de leurs installations
commence le territoire dune cellule de la M18.
Le phénomène des bandes est devenu le prétexte
idéal pour les plans de la nouvelle colonisation de la Maison
Blanche dans la région, toujours dans le cadre de sa croisade
globale contre « laxe du mal ». En ce sens,
le président dEl Salvador est dans le rôle de celui
qui lui donne sa légitimité devant ses pairs de lAmérique
centrale.
En février 2005, le quotidien Boston Herald sest
chargé de faire courir le bruit quil existait des liens
entre la Mara Salvatrucha et le réseau terroriste dAl
Quaida. Immédiatement, Antonio Saca a affirmé à
la presse que ces informations étaient « assez graves
» et quil était conscient du problème,
reconnaissant toutefois quil navait aucune preuve sur
le sujet.
Un an après ces déclarations et après léchec
de son plan Super Mano Duro, Saca nhésite plus à
dire que les bandes « seront les terroristes de demain
». Cest ainsi quil les définit dans la 2ème
convention Anti-bandes, qui a eu lieu à San Salvador du 4 au
6 avril, avec la participation des autorités du FBI, la DEA
[Agence anti-narcotique des Etats-Unis] et les forces de sécurité
du Mexique et de lAmérique centrale. Le chef de la police
dEl Salvador, Rodrigo Avila, na pas économisé
ses mots pour sajuster au discours de « lennemi
terroriste » en affirmant que « si ce phénomène
était une guerre, si on y appliquait les concepts de la guerre,
ici même les bandes seraient éliminées en 2 mois
».
Impunité
Malgré les accords de paix signés en 1992 entre le gouvernement
dEl Salvador et la guérilla du FMLN, les blessures de
la guerre civile des années 80 ne sont pas encore refermées.
Lanalyste Dagoberto Gutiérrez estime quil «
nest pas possible denvisager la réconciliation
sans lutter efficacement contre limpunité, comme une
sorte de présupposé, mais qui lui est aussi consubstantiel.
Tout en luttant contre limpunité, la société
se retrouve, cest-à-dire, se réconcilie. Cest
pourquoi lutter contre limpunité cest lutter en
faveur de la démocratie. »
La réconciliation devient difficile dans les conditions actuelles
dun Etat et dun pouvoir judiciaire qui refusent denquêter
sur un passé récent qui a laissé 75 000 morts
et plus de 7 000 disparus. Il y a tout juste quelques semaines, des
milliers de Salvadoriens ont commémoré le nouvel anniversaire
de la mort de lun des symboles de la résistance contre
loppression et la pauvreté : larchevêque
de San Salvador Oscar Arnulfo Romero, qui fut assassiné le
24 mars 1980 par les groupes paramilitaires dextrême droite
connus sous le nom d« escadrons de la mort ».
Ces groupes qui opéraient conjointement avec les forces armées,
furent financés, armés et conseillés par le Pentagone
et la CIA dans le cadre des projets de lutte de ladministration
Reagan contre linsurrection. En 1993 la Commission pour la Vérité
dEl Salvador a rendu responsable de la mort de Romero le fondateur
des Escadrons de la mort, Roberto DAubuisson, qui par hasard
se trouve être aussi le fondateur de lARENA, le parti
qui gouverne le pays depuis 17 ans. Pourtant, au jour daujourdhui
il ny a aucune condamnation pour lassassinat de larchevêque.
Lindifférence de la justice a amené la famille
des surs Erlinda et Ernestine Serrano Cruz (un symbole emblématique
de la violation des droits de lhomme), disparues en juin 1982,
après lextermination massive du Bataillon Atlacatl à
Chalatenango, à faire appel à la Commission interaméricaine
des droits de lhomme de la OEA, qui a transféré
laffaire à la Cour interaméricaine. Le 1er mars
2005 la commission a prononcé un jugement contre lEtat
d El Salvador, lobligeant à sacquitter dune
série de mesures qui comprenaient la réparation des
dommages.
Pourtant, le gouvernement de Saca na respecté aucune
de ses obligations, entre autres celle dune reconnaissance publique
des torts de lEtat, que le président devait prononcer
le 22 mars dernier. Non seulement Saca na pas assisté
à la cérémonie mais il na pas demandé
pardon comme le jugement lavait établi. Pour le représenter
il a envoyé le chancelier Francisco Laínez, avec un
discours élaboré à lavance dans lequel
il regrettait « profondément ces faits du conflit
armé ». Malgré tout, laffaire est une
lueur despérance au sujet de plus de 700 plaintes déposées
pour enfants disparus qui sont toujours sans réponse.
«
Pour être respecté »
Les « cliques » sont les cellules dune bande
qui sinstallent dans chaque quartier dans le but de contrôler
et de décider des actions de choc contre les bandes rivales,
le recrutement de nouveaux membres, la distribution de drogue, le
vol et lencaissement de péages. Elles ne dépassent
pas le nombre de 30 équipiers, qui pour la plupart sont des
jeunes qui ont entre 12 et 25 ans.
Généralement, les chefs sont « des déportés
» qui ont acquis de lexpérience dans les rues et
les prisons des Etats-Unis. On calcule quen El Salvador il y
a environ 150 cellules pour la MS13, alors que le reste des bandes
natteint pas la centaine.
Pour « sauter » (entrer) dans une cellule, le candidat
devra supporter une épreuve connue sous le nom de cortón,
qui consiste en une raclée donnée par six membres de
la bande pendant un temps évalué à 13 secondes.
Cest de cette façon aussi que se solutionnent les problèmes
dindiscipline tels que la consommation excessive de la drogue
qui est destinée à la vente.
Joël est un ancien sympathisant de la MS, âgé de
16 ans, qui a intégré le projet Calle, de Fe y Alegriá,
après sa sortie de prison où il était entré
pour vol. Le programme consiste à réinsérer socialement
ladolescent, en coordonnant le travail entre linstitution
et la famille, dans le cas présent formée par le père
et les 6 frères.
Selon ce jeune, aucune bande noblige personne à devenir
un de ses membres, mais « cest dans lair du temps
de faire partie de cette famille ». Il affirme que le plus
grand stimulant pour devenir un membre de la bande est «
avant tout pour obtenir dêtre respectés ».
Eau
trouble
Il y a à peine un mois la revue Vértice, de San
Salvador, révélait que la Compagnie intégrale
des agents de sécurité privée (CIAP), une entreprise
établie début 2005, recrute des civils et des anciens
militaires dEl Salvador dans le but de les envoyer comme mercenaires
en Irak. Cette tâche fut commandée par une compagnie
dénommée Black Water, dont le siège est en Floride,
aux Etats-Unis, avec des ramifications dans plusieurs pays dAmérique
latine, entre autres le Chili.
Mais elle nest pas la seule entreprise de sécurité
privée à opérer en Irak, où par ailleurs,
le gouvernement dEl Salvador maintient encore des troupes doccupation
à côté des forces états-uniennes. Selon
dautres sources, on calcule quil y a environ 40 compagnies
similaires à Black Water qui gagnent approximativement 100
millions de dollars par an et opèrent avec des entreprises
comme la CIAP dans plus de 50 pays.